L’idée fait la force

melenchon-hologrammeLes trois meetings de Mme Le Pen et de MM. Macron et Mélenchon  qui se sont tenus ce week-end en terre lyonnaise sont un révélateur. Ils témoignent pour chaque candidat des interactions à l’œuvre, ou pas, entre le projet proposé au pays et les dynamiques populaires qu’il requiert pour sa mise en œuvre : une idée sans force matérielle pour l’une, une force matérielle sans idée pour l’autre, une idée qui propage une force matérielle qui propage une idée, un Avenir en commun, pour Jean-Luc Mélenchon.

Le bilan politique des réunions publiques n’est pas affaire de comptables. Il n’est bien sûr pas anodin de noter que Jean-Luc Mélenchon a réuni plus de 18.000 personnes sur son double meeting quand M. Macron en annonçait la main sur le cœur 16.000 et que Mme Le Pen peinait à réunir 5.000 sympathisants dans la capitale des Gaules. Les audiences télé des retransmissions des meetings reflètent la même tendance, Jean-Luc Mélenchon ayant attiré 805.000 téléspectateurs quand M. Macron atteignait tout juste les 670.000 et que Mme le Pen ne rassemblait que 592.000 personnes devant leur poste malgré la priorité qui lui fut donnée par l’ensemble des chaînes d’information en continu. Mais c’est la mise en relation qualitative et quantitative de la réception du message avec le contenu du discours et la dimension tribunitienne revendiquée par l’émetteur qui donne le mieux à voir l’état de « performation » du « bon sens » au sein du « sens commun ».

Ainsi, M. Macron s’est répandu en lieux communs pendant deux heures samedi 4 février pour masquer le déficit programmatique qui fait chez lui office de projet politique. L’objet n’est pas pour le banquier Macron de faire évoluer le « sens commun » puisqu’il se pose en garant de celui de la période passée, celui où la conscience des gens est dominée par la pression des politiques individualistes et libérales auxquelles les soumet en permanence la mainmise de l’oligarchie. Il semble pourtant avoir réuni beaucoup de monde : 16.000 personnes selon les organisateurs, 8000 personnes dedans, autant dehors paraît-il. Et les journalistes cette fois-ci, eux qui n’ont en général de cesse de commenter à la baisse les chiffres des organisations syndicales lors de leurs défilés, de relayer ce chiffre assorti d’un pudique « difficile à vérifier » qui laisse entrevoir autant leurs doutes que leur crainte de déplaire à celui que la Caste a investi. M. Macron semble de la sorte porté par une force matérielle mais celle-ci est tout sauf dynamique : elle peut reposer sur un vide idéologique assumé car elle n’est jamais que l’émanation, toujours puissante, de l’ancien « sens commun » qui le comble. M. Macron se pose en élément conservateur renouvelé pour garantir son immobilisme.

Mme Le Pen a fait la démonstration inverse : en affichant ostensiblement son projet communautaro-identitaire à coups de constitutionnalisation de la « préférence nationale », elle affirme un projet. Or celui-ci n’a pas rencontré en cette fin de semaine le succès populaire escompté : là où encore la veille le FN proclamait vouloir réunir entre 4000 et 10.000 personnes (la prudence fait prendre de larges fourchettes !), les organisateurs en ont péniblement annoncé 5000 le dimanche. Sans compter l’hémicycle quasi désert la veille pour la convention du rassemblement bleu marine. L’idée est donc chez Mme le Pen en train de se déconnecter de la force matérielle qu’elle devait dynamiser. Son projet de souveraineté ethnique apparaît aux gens comme une négation de leur compréhension du monde et qui exprime la nécessité de la reprise en main populaire de la souveraineté. En commençant par fragmenter le peuple, Mme Le Pen affaiblit au contraire la souveraineté du peuple qui ne vaut que par l’indivisibilité de celui-ci. Le « sens commun » qu’elle entend imposer se déconnecte du « bon sens » et tue toute dynamique populaire. Le hiatus est patent. Dès lors, le clan frontiste cherche à faire évoluer la fonction tribunitienne de Mme Le Pen : puisque l’idée ne fait plus sens, la vieille garde du FN se rabat sur la personne. Ainsi,  le journal Libération nous rapporte que ce week-end, le FN a diffusé à Lyon « un quatre pages composées à la façon d’un magazine féminin. Bourrées de photos, elles sont consacrées à «Marine», la mère, la sœur, la femme. «Avant d’élire un responsable porteur d’un projet politique, on élit une personne», y apprend-on […] C’est sur le même registre intimiste que s’ouvre le clip de campagne de Marine Le Pen, lui aussi dévoilé ce week-end et où la candidate nous prie de croire qu’elle est une femme comme les autres ». Quand s’opère la disjonction entre l’idée et la force qui devrait la promouvoir, reste le nom, Le Pen, qui lâché dans les limbes électorales ne reste malheureusement pas pour l’heure sans effet.

Dans le même temps, l’énergie du double meeting dominical de Jean-Luc Mélenchon ne cesse de se libérer et de se propager. 24 heures après, plus d’un million de vues étaient comptabilisées sur les réseaux sociaux où plus de 50.000 personnes avaient déjà suivi le meeting en direct. Incontestablement, Jean-Luc Mélenchon a renouvelé depuis quelques mois le genre de la réunion publique. En revisitant l’architecture même des lieux, il a créé une interaction nouvelle avec son auditoire. Les médias benêts y voient volontiers une « spectacularisation » de l’exercice quand il s’agit au contraire de développer la dimension d’éducation populaire en plaçant chaque récepteur du message dans la position d’un futur émetteur comme le furent les 12.000 personnes qui assistaient à la réunion de Lyon. L’apport de la technique, l’hologramme qui dupliquait à Paris la matérialité lyonnaise, a permis d’aller plus loin encore dans l’exploration de la fonction tribunitienne : la dématérialisation du message en même temps que son incarnation dans le personnage permet à l’idée de se propager par-delà l’émetteur. A Paris, 6.000 personnes se sont réunies pour certes apercevoir un hologramme, mais d’abord pour capter une idée qui se propageait dans l’air. Pendant 1h30 de discours, Jean-Luc Mélenchon s’est tenu à distance de la politicaille du bon mot et du tripatouillage pour développer le goût du futur que recèle le programme de la France insoumise L’avenir en commun. L’idée et le cours nouveau qu’ouvre celle-ci se trouvaient libérés. Et passé la sidération relative à la prouesse technique, le rôle des gens sur place a muté en quelques minutes : de spectateurs, les gens sont devenus auditeurs et donc eux-mêmes vecteurs de propagation de l’idée. La force matérielle est venue à la rencontre de l’idée et est repartie tant à Lyon qu’à Paris avec celle-ci chevillée au corps, fondée dans l’allégresse de se découvrir en un claquement de doigt si puissante quand les parisiens ont rejoint les lyonnais par hologramme interposé autour de ce partage. En cela un pan de l’édifice des dominants s’est fracturé et le « sens commun » s’est déplacé. Certes pas encore au point de construire une nouvelle hégémonie culturelle. Mais pas à pas, Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise cultivent ce jardin de l’universel en rendant chacun acteur du processus de révolution citoyenne enclenché. Prochain rendez-vous de masse ce processus de construction le 18 mars à la Bastille. Et ce jour-là, ce n’est pas à une démonstration de force que le peuple est appelé. C’est à la rencontre avec lui-même et avec l’idée qu’il se fait de son avenir.

 

7 commentaires sur “L’idée fait la force

  1. BRETON Daniel dit :

    J’ai lu ce matin 7/02 une déclaration de P.Laurent datant d’hier (6/02), lequel précisait « qu’une nouvelle situation se présentant à gauche , il fallait donc travailler celle ci sur le terrain  » . Ce n’est pas du mot a mot mais l’esprit est celui là . Ce qui veut dire – par sous entendu- que le PC (une partie en tout cas) considérant que le sieur Hamon (
    sondage du moment ) aurait un avantage sur JLM , ces « blaireaux » pourraient abandonner de façon progressive ( pour ne pas choquer l’opinion) le soutien qu’ils apportaient du bout des lèvres au candidat de la F.Insoumise . A vous écoeurer !

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    • Chris P dit :

      Cela dit les sondages sont en train de converger, et si on considère la marge d’erreur de 3% et les 45% de sondés qui disent pouvoir changer d’avis, les sondages ne disent plus grand chose

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  2. Olmeta Marie Laure dit :

    Bonjour : « Jean-Luc Mélenchon s’est tenu à distance de la politicaille du bon mot et du tripatouillage pour développer le goût du futur que recèle le programme de la France insoumise L’avenir en commun. » j’apprécie énormément cette phrase de cet article, en effet c’est ce que l’on ressent à chaque fois que l’on écoute M. Mélenchon, il ne fais pas ça pour sa gloriole, il le fait parce qu’il y croit et qu’il le veut. Il est porteur d’un message, celui des insoumis et ce programme il veut qu’il soit réalisé….contrairement aux autre candidat qui se contente de lire ce qu’on leur a écrit, lui pense ce qu’il dit…Merci M. JL Mélenchon……..

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  3. Jean-Pierre Boudine dit :

    Un débat se fait jour concernant les sondages qui dernièrement ne produisent que des bourdes (primaires). Un sondage « en ligne » comporte un biais sociologique et démographique évident : les catégories populaires sont moins accro à leur email que les catégories intellectuelles et favorisées. la cuisine des « redressement » que pratiquent les instituts est, secrète car elle constitue un « secret commercial ». Mais un sondage est une information (donnée comme telle). Que vient faire le secret commercial dans la production d’une information ? Une pétition circule « pour des sondages plus rigoureux ».

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  4. Comment se fait-il que je ne puisse JAMAIS faire suivre par email ?

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  5. Chris P dit :

    Merci pour cette pertinente analyse.

    Je voudrais simplement nuancer votre propos concernant Marine Le Pen. Il me semble que derrière un projet « fort » se cache en réalité un programme assez flou, voir incohérent. A ma connaissance, il n’est pas possible par exemple de « redonner de la souveraineté à la France » sans sortir des cadres définis par les traités européens. En clair, sauf incompréhension juridique de ma part, les propositions de Marine Le Pen ne sont pas réalisables sans passer par une dénonciation des traités, qu’elle ne propose pas dans son programme. De ce fait j’aurais tendance à considérer son message comme certes « clair » mais complètement démagogique.
    A l’inverse, si les militants ne se bousculent pas à ses meetings, cela ne signifie pas nécessairement qu’elle ne bénéficiera pas d’un soutient considérable dans les urnes, du fait que la plupart de ses électeurs semble la rejoindre par « rejet » de l’offre politique plutôt que par intérêt pour ce qu’elle propose.
    Enfin, vos chiffres d’audiences sont enthousiasmants, et semble indiquer que le matraquage médiatique commence à montrer ses limites. Pourriez-vous partager vos sources ? Je serais intéressé de suivre cela de près dans le futur.
    Cordialement.

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  6. Méc-créant dit :

    Vieux-con matérialiste attardé (un brin marxisant), je n’ai jamais attendu aucun progrès social de cette construction européenne, simple arme de guerre entre les mains des possédants. Aussi, à la différence de Mélenchon, je n’ai pas voté oui pour le traité de Maastricht. Mais je lui reconnais l’honnêteté d’avoir reconnu que c’était une erreur (pour le moins!). Il semble qu’il ait modifié les bases de son analyse dans un sens que je ne peux qu’approuver et je le pense sincère. Reste que face à l’immondialisation capitaliste, et à sa succursale européenne, deux données fondamentales sont à reconquérir: indépendance nationale et souveraineté populaire. Certainement pas suffisantes pour assurer une transformation de la société mais absolument nécessaires. Absolument nécessaires également pour pouvoir développer le programme qu’il propose, programme cohérent et ambitieux qui ne saurait s’accomplir à l’ombre de la simple remise en cause –la rediscussion– des traités européens. J’espère que s’estompe au fond de lui le besoin de « refonder l’Europe ». Cette Europe. Car, si la France donnait l’exemple, d’autres pays pourraient envisager de sortir de ce piège européen pour établir de nouveaux rapports de coopération. N’étant donc pas un « mélenchoniste » acharné de la première heure, je suis d’autant plus à l’aise pour dire qu’il est, dans cette présidentielle, le seul candidat proposant un programme capable d’insuffler de la force à un mouvement véritablement transformateur. Son discours de Lyon –que je n’ai pas encore écouté en entier– a incontestablement le mérite de s’élever dans un autre espace que ceux des produits jetables ou recyclables mis en vitrine par le marketing des primaires.
    Méc-créant.
    (blog: « Immondialisation: peuples en solde! »)

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