Macron érige l’alternance en totem

« Alternance » ! Dans le camp Macron, on n’a plus désormais que ce mot à la bouche, véritable totem vide de sens pour tenter d’instiller dans les esprits l’idée d’une rupture dans la continuité. Tout Macron est dans ce mot : exprimer en une phrase, en un mot, et en pleine conscience, deux idées qui s’opposent de manière à s’adresser au plus de monde possible tout en usant de leur contradiction fondamentale pour rendre l’action inintelligible et masquer le prix à payer à venir.

Invité le 12 mars du JT de TF1, M. Macron affichait déjà l’alternance comme une quête en soi : « Ce que je souhaite, c’est pour la première fois, une véritable alternance pour ce pays » déclarait-il alors. Depuis, le mot est devenu un programme. Quand mardi 28 mars, M. Macron convoque la presse au débotté pour anticiper le ralliement de M. Valls, il promet une fois encore « la vraie alternance ». Ce dimanche 2 avril, dans le JDD, Richard  Ferrand, secrétaire général d’En marche ! parle lui d’une « aternance franche » tandis que dans le même temps les 50 conseillers de droite qui viennent de rejoindre M. Macron tiennent déjà la ligne : « Nous votons pour l’alternance » clament-ils dans leur appel au ralliement.

A être usité de la sorte, le mot devient objet et mérite donc qu’on s’y arrête. Le terme « alternance » dans son acception politique comme « succession d’un parti et d’un autre à la majorité, dans un régime démocratique », n’a fait son apparition que dans les années 1920[i]. Il est singulier alors de jeter un œil en arrière sur ce qu’était l’alternance politique de l’époque : celle-ci avait un nom : Raymond Poincaré. La facilité pousserait à constater que Raymond Poincaré est bien connu pour son œuvre en tant que ministre des finances, fonction dont se prévaut aussi le dit M. Macron. Mais Poincaré est aussi un homme qui a défini l’alternance comme un principe fondé sur lui-même : président du Conseil en 1912-1913, il retrouve le poste entre 1922 et 1924 avant d’y revenir encore entre 1926 et 1929. Non sans avoir entre-temps été Président de la République de 1913 à 1920 ! L’alternance politique dans sa genèse c’est cela : une seule et même politique fil rouge qui va et vient au gré des hommes qui s’y rattachent. Et cette politique n’est pas neutre : Raymond Poincaré était au début du XXème siècle membre de l’Alliance démocratique libérale, un mouvement de centre droit. Ceux-là, comme M. Macron aujourd’hui, arboraient l’étiquette de « progressistes ». Laquelle étiquette remplaçait celle « d’opportunistes » des Gambetta et Ferry, fruit d’une évolution du centre gauche vers le centre droit en suivant un phénomène dénommé « sinistrisme » par Albert Thibaudet et qui décrit la tendance des partis de droite à refuser l’appellation droite voire à prétendre appartenir plus ou moins à la gauche. Et s’il fallait pousser la comparaison, on pourrait se souvenir que pour accéder à l’Elysée en 1913, Raymond Poincaré a rompu avec le front républicain, les primaires d’alors, pour supplanter le candidat désigné de son camp et se faire élire avec les voix de la droite. Bien sûr toute ressemblance etc…

Sauf que si M. Macron se raccroche tant à l’idée d’alternance, c’est pour mieux la décliner à travers l’élément central de sa campagne : les débauchages et autres ralliements. Ainsi son séjour marseillais a-t-il été marqué par sa visite au Président de Région Estrosi. Non pas simplement comme un salut républicain : celui-ci s’effectue régulièrement avec les maires mais pas au-delà. Non, le JDD nous confirme que celle-ci s’est organisée en début de semaine comme un contrepoint au ralliement de Manuel Valls. L’alternance est alors simplement un effet de balancier autour d’un même point d’équilibre. Et si M. Macron n’est pas très regardant pour récupérer Manuel Valls dans ses bagages, il l’est encore moins pour repeindre Christian Estrosi en républicain. Estrosi l’homme qui évoque librement les « cinquièmes colonnes » de « l’islamo-fascisme », qui considère que « l’islam n’est pas compatible avec la République », celui qui concluait encore en 2012 un discours par « Vive l’Algérie française » (euh, comment fait M. Macron, lui qui parle de crime contre l’humanité en la matière ?).

L’alternance c’est le recyclage des hommes résignés à appliquer une politique présentée comme la seule possible. Partant de là, on voit M. Macron être rhabillé par M. Fillon en « Emmanuel Hollande » ou « François Macron » ? La belle trouvaille de communication ! De l’autre côté, Benoît Hamon tombe dans le même piège quand dans Le Parisien du 2 avril il lance : « Macron n’est pas de gauche ». Bref quand la droite et la gauche se renvoient la garde du fruit de leur liaison contre-nature, c’est qu’elles ont elles-mêmes incarné depuis tant d’années l’alternance autour d’une même politique et que le prétendu nouveau venu les supplante dans l’héritage.

L’alternance ne saurait être un projet politique en soi. Encore moins une rupture. Car elle s’inscrit nécessairement dans un aller-retour qui voudrait que l’actuel soit lui-même objet d’alternance et revienne donc demain aux affaires une fois le phénomène Macron expérimenté. L’alternance comme continuité des politiques par le recyclage des hommes, telle est l’illusion du renouvellement par laquelle M. Macron essaie de subjuguer les Français. Mépris ou vanité, c’est faire bien peu de cas de l’esprit politique de notre peuple.

[i] Dictionnaire historique de la langue française sous la direction d’Alain Rey, Le Robert

2 commentaires sur “Macron érige l’alternance en totem

  1. Michel ETIENNE dit :

     » Ce dimanche 2 avril, dans le JDD, Olivier Ferrand, secrétaire général d’En marche ! »
    Je pense qu’il s’agit de Richard Ferrand.

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