L’ultime débat de la Vème République médiatique

Avec le débat à 11 candidats de ce 4 avril, le système médiatique vient d’apporter le coup de grâce au spectacle politique qu’il avait jusqu’alors habilement scénarisé pour en maîtriser l’issue. Car on ne peut pas faire comme si l’on n’avait pas vu que ce débat s’adressait plus au téléspectateur qu’au citoyen, tentant d’interpeller les instincts de l’un pour s’affranchir de la Raison de l’autre. Peine perdue : c’est bien la Vème République médiatique qui est apparue à bout de souffle.

On peut répéter à l’envie qu’il n’y a pas de « petits candidats », que tous ont droit au même temps de parole, que l’égalité de traitement veut que tous soient invités… C’est vrai mais cela ne change rien au fait que 4 h de télé-réalité ne remplissent pas les conditions pour que la compréhension des choses soit rendue intelligible par les citoyens. L’objet du débat public a été supplanté par son image. Ceci n’est pas la démocratie aurait dit Magritte. C’est la Vème qui agonise.

Par un croustillant effet miroir, ce qu’a mis en lumière de manière factuelle ce débat, c’est aussi que 11 candidat-e-s sont qualifiés pour prétendre à la présidence de la République et ont donc franchi dans des conditions qui leur sont propres le filtre des 500 parrainages. Le cirque médiatique a révélé la comédie des parrainages. Car on s’aperçoit alors qu’il est des parrainages qui doivent coûter plus que d’autres. Comment expliquer sinon qu’un Jean Lassalle ait recueilli 707 parrainages ou Jacques Cheminade 528 quand il a fallu à Jean-Luc Mélenchon s’atteler à la tâche et convaincre pour obtenir les siens ? L’octroi du sésame est lui-même devenu un objet de jeu, où il est aisé et sympathique de donner son parrainage à certains mais où l’on est mis sous pression pour ne pas l’octroyer à d’autres qui peuvent faire turbuler le système.

Dans ce méandre, avec des interventions de 90 secondes espacées toutes les demi-heures, nul ne peut prétendre avoir pu développer une pensée sur le fond. On en retiendra alors une vision pointilliste, enserrée dans le cadre et les codes du débat, qui au mieux esquisse un paysage. Notons par exemple que le débat a commencé dans une ambiance belliciste où quelques-uns ont cru bon de bander les muscles comme Benoît Hamon se définissant comme un « combattant  face à Poutine et à Trump » ou Mme Le Pen appelant à fourbir « les armes » du protectionnisme.  Dans cet océan de déraison, seul Jean-Luc Mélenchon évoquait la paix.

La forme du débat empêchait non seulement toute discussion mais elle venait même à la rescousse des protégés du système qui auraient pu être mis en difficulté, comme lorsque M. Macron se mettait à bégayer incapable de répondre concrètement sur sa proposition de suppression de 120.000 fonctionnaires avant que Mme Elkrieff ne vole à son secours pour redistribuer la parole. Le débat nécessitait aussi pour certains le marquage à la culotte. Sur les travailleurs détachés, c’était à qui mieux-mieux entre MM. Fillon et Macron pour savoir qui était le plus favorable à ce statut. Sur une question aussi cruciale que l’Europe, Benoît Hamon en était réduit à s’en remettre à une « conviction » personnelle  pour ne pas donner quitus à Jean-Luc Mélenchon de l’efficacité de sa méthode plan A / plan B : « Votre méthode, ça finira au plan B c’est ma conviction ». Le débat mérite décidément mieux qu’un sentiment ou une présomption quand tout est pourtant exposé noir sur blanc.

Mais toujours le débat ramenait à cette Vème République indécrottable dont il était finalement l’avènement. Les « De Gaulle, De Gaulle, De Gaulle » ont ainsi fleuri de partout sur le plateau, presqu’autant que les citations des numéros d’articles des traités dont M. Asselineau fait à n’en pas douter ses livres de chevet. Il en était ainsi appelé de toutes parts au Général, comme un ultime soubresaut de la Vème République dont celles et ceux qui s’y sont tant complus ne se résignent pas à la voir disparaître. Et là où les uns et les autres s’en remettaient à cette figure tutélaire pour l’exercice du pouvoir qui fût le sien, il n’est que Jean-Luc Mélenchon qui lui borna sa référence au changement de Constitution que requérait en 1958 le pays pour répondre aux défis qu’il avait à affronter comme la 6e République apparaît aujourd’hui comme une impérieuse nécessité. François Fillon a donc tort lorsqu’il affirme que des « corrections à la Vème République » suffiraient et que passer à la 6e République « n’est pas une priorité » à côté des enjeux économiques et sociaux. Au contraire, la réponse aux maux que nous connaissons ne peut passer que par l’implication du plus grand nombre dans la décision collective pour étendre la souveraineté aux différents espaces de la vie. Ce sont bien ceux qui se refusent au changement, non pas simplement du numéro de République mais de la société, qui s’arc-boutent sur la Vème

Il est jusqu’à l’ultime séquence, celle des conclusions, qui marquait pareillement le crépuscule d’une méthode et de la Vème République dont ce débat était l’avatar. Epuisés, dubitatifs sans doute sur l’état de l’auditoire à cette heure avancée de la nuit, les candidat-e-s ont manqué de souffle pour donner un élan de projection pour la France. Là où Benoît Hamon se risquait au contresens en repeignant la République comme une juxtaposition de communautés, Jean-Luc Mélenchon fort heureusement élevait le débat en redéfinissant la perspective républicaine et en appelant au « goût du bonheur » et « aux jours heureux » témoins de cette refondation du peuple par lui-même qui permit l’installation de notre modèle social.

La présidentielle médiatique est à bout de souffle. Il faudrait aujourd’hui considérer comme légitimes et d’évidence de tels débats qui jusqu’alors n’avaient pas eu lieu. Imaginez ce qu’aurait été un tel débat à 48 heures du scrutin dans les mains d’un Pujadas ? La démonstration d’hier soir est suffisamment explicite : les process médiatiques ont pris le pas sur les débats politiques qui devraient être l’honneur de l’agora. Mais en étant allé trop loin dans sa mise à nue, la politique spectacle s’est révélée. Il faut cesser avec ces pratiques pour rendre au débat public sa dignité et son objet démocratique : permettre le choix éclairé des citoyen-ne-s, faire de la France indécise une France insoumise.

4 commentaires sur “L’ultime débat de la Vème République médiatique

  1. Grosse Safia dit :

    Bravo encore une fois pour la prestation de Mélenchon. Il a été en adéquation avec l’attente des français. De plus, tout le monde sortira de cette campagne grandit et plus intelligent. Mélenchon a su mettre au coeur du débat de nombreux sujets ardus pour certains, tel la dette, l’europe,l’économie ou encore l’organisation des institutions, et que tous les autres candidats sont obligés de reprendre, notamment Macron et Hamon. Tout autour de moi, nous croyons totalement possible aujourd’hui qu’il soit présent au deuxième tour. Bravo à tous !!!

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  2. micmousse dit :

    et à Cnews comme sur BFM , les chiens de garde étaient sur les plateaux ( avec une multitude de vidéos , de micro-trottoirs ,d’estimations ,…rien d’orienté bien sur .. ) pour contrer les divergents et bien imposer la façon de penser , de même que le sondeur prêt à établir son sondage bidonnés en faveur de Macron et limitant Mélenchon
    Mais rien n’y fait , comme pour le débat TF1 , Mélenchon s’impose , Hamon est trop vide , Fillon et Le Pen sont des candidats de droite aux affaires bien trop visibles , Macron dit des mots , fait des phrases et n’a décidément pour lui que l’argent des banquiers et le soutien des meRdias , les autres sont dans leurs rôles et il est bien dommage que P Poutou ne nous amène pas son punch et que N Artaud attaque quelquefois Mélenchon entre deux phrases sur le capitalisme

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  3. Jérémy R. dit :

    J’ai l’impression que vous et Mélenchon justifiez la prise du pouvoir de de Gaulle : il s’agissait d’une situation exceptionnelle, qui requérait un homme exceptionnel auquel seraient confiés des pouvoirs exceptionnels via une nouvelle constitution.
    Pourtant, la chute de la IVè République a été organisée avec le concours de de Gaulle ! Il s’agissait bel et bien d’un coup d’État. La Vè République est donc dès le départ une ignominie. Et c’est avec cette Vè République que vont être exclus ensuite de la nation les Musulmans, sous couvert de la « décolonisation inéluctable ». En réalité, la façon dont de Gaulle considère le processus d’indépendance se basait sur les mêmes prémices que le projet de l’Algérie française : les Musulmans ne peuvent pas faire partie du corps national et doivent en être exclus, par l’indépendance, ou bien, pour l’Algérie française, par le code de l’indigénat. D’où les débats qui ressurgissent depuis les années 80 sur l’éternelle compatibilité de l’Islam avec la République.

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  4. Chris P dit :

    Je trouve que si le « débat » n’en était en effet pas un, il a permis a de nombreux points de vues de s’exprimer, et ainsi de dépeindre une vision tres différente de la politique ou le point de vue « majoritaire » défendu par Macron et Fillon c’est retrouvé mécnaiquement minoritaire. La main mise de la finance, de l’Europe et l’absurdité de la destruction des services publics a été défendu aussi bien à droite qu’a gauche de Macron/Fillon, et c’est salutaire.

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