Leçons espagnoles

Note pour la suite : les forces de la réaction retournent toujours à leur avantage les tentatives non matures ou dépourvues de sens commun et les thuriféraires du système en profitent alors pour frapper et tenter de porter l’estocade à l’ensemble du camp de l’humanisme radical, qu’il soit directement impliqué ou non dans le sujet. Voilà ce que m’inspire la lecture de l’éditorial de Juan Luis Cebrian, président du journal El Pais, ce samedi 28 octobre. Imaginez. Ce n’est pas rien que le président du principal quotidien espagnol prenne la plume dans son propre journal, en sus de l’éditorial du jour, pour compléter celui-ci sous forme de tribune. Le sujet est pourtant le même : la crise catalane et les conséquences de l’indépendance votée la veille par la Generalitat. Mais cette fois, l’auteur, par ailleurs membre de l’Académie royale espagnole, se soucie comme d’une guigne de Puigdemont ou des indépendantistes catalans. Il choisit un angle d’attaque qui lui permet de dérouler sur le fond sa ligne réactionnaire tout en ciblant ceux qu’il a en l’occurrence clairement identifié comme les principaux adversaires. Ici, la constitution espagnole de 1978 sert de paravent inoxydable au régime tandis que Podemos est condamné en tant que force populaire et alternative au statu quo.

Notez-le : le journal qui en Espagne forge l’opinion qualifie donc tout d’abord la situation catalane de « populiste ». Si ce n’est pas assez explicite, son président enchaîne en parlant « d’une tentative d’initier une révolution bolivarienne en plein cœur de l’Europe ». Rien de moins ! Face à ce danger si pressant, « le régime de 1978 grâce auquel les espagnols ont profité de la période de liberté la plus prolongée et du plus haut niveau de vie de leur histoire » est alors appelé à la rescousse. « Les pulsions nationalistes » sont alors présentées comme « un bouillon de culture pour l’incitation à la révolte sociale et à l’essor du populisme ». Le lien est fait. Et désormais les responsables tout trouvés : « les leaders sociaux [qui] ne sont pas capables de canaliser les désirs de changement et les attentes de progrès des citoyens », jusqu’aux responsables politiques « dans leur passion pour abattre notre démocratie reconnue par la constitution de 1978, les représentants de mouvements antisystème, surtout regroupés autour de Podemos, ont cédé à la tentation de frayer avec les séparatistes ». Implacable. Grossier, mensonger quand Pablo Iglesias déclarait encore après le vote catalan qu’il n’y « a pas de légalité » à la déclaration d’indépendance et que Podemos continue à défendre un « référendum négocié ». Mais implacable.

Si Podemos est de la sorte ciblé, c’est bien évidemment parce qu’ils ont de longue date identifié le régime de 1978 comme le principal point de blocage pour la transformation populaire, appelant le peuple à se refonder dans un avenir commun à travers une constituante. Alors que Mariano Rajoy a appelé des élections pour le 21 décembre en Catalogne après la dissolution du Parlement, c’est bien la main mise des vieux partis sur la politique espagnole que Cebrian veut à tout prix préserver : « L’alliance bâtarde entre les agitateurs antisystème, la bourgeoisie nationaliste nantie et le mouvement Okupa de Barcelone, n’amènera pas l’indépendance à la Catalogne mais met en danger l’équilibre des forces dans la démocratie espagnole ». Nous-y-voilà. Et la sommité nationale d’en appeler alors à un gouvernement d’union nationale, la restauration dans une version approfondie du bipartisme qui s’est effondré depuis l’irruption de Podemos : « Les partis constitutionnels, unis dans l’approbation par le Sénat des mesures extraordinaires de l’article 155 (NDA : PP, PSOE, Ciudadanos, Coalicion Canaria), doivent se coaliser aussi pour les mettre en oeuvre. Certains pensent, peut-être avec raison, qu’un gouvernement de salut national n’est ni nécessaire ni adapté à ces circonstances. Mais de toutes les façons, la démocratie aujourd’hui a besoin d’être sauvée ».

Par-delà la Catalogne, l’Espagne est toujours, depuis les élections de décembre 2015 et juin 2016 qui ont conduit au blocage politique partiel du système (sans le renverser), dans un de ces moments charnières entre le vieux monde et le nouveau. Les tenants de l’Ancien régime ne s’y trompent pas qui cherchent à profiter de toutes les occasions qui leur sont données pour reprendre la main. C’est vrai pour Rajoy. Ça l’est plus largement pour l’ensemble du camp conservateur.

Alors bien sûr je sais que l’on a déjà bien assez avec notre presse pour ne pas aller regarder chez les autres. Mais enfin constater une fois encore de visu les stratégies d’action de l’adversaire n’est jamais à négliger pour faire triompher demain l’humanisme radical à la barbe des gardiens du vieux temple.

6 commentaires sur “Leçons espagnoles

  1. Ricardo dit :

    L’Espagne est sauvé elle a l’appui de Valls ,
    toujours dans les mauvais coup celui là !

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  2. henthouarn dit :

    En Espagne et ailleurs, les forces réactionnaires ont beau faire flèche de tout bois pour étouffer la Vérité, elle finit toujours par s’imposer. Le régime espagnol est aux abois, les tentatives de le maintenir feront long feu.

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  3. henthouarn dit :

    Les peuples d’Espagne en ont vu d’autres. Soyons solidaires d’eux, sans sous-estimer la situation en France.

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  4. romaneyoctave dit :

    Les républicains espagnols n’ont certainement pas oublié la position des socialistes français en faveur de Franco ni l’accueil dans des camps de concentration en France avant d’être livrés, pour les plus rouges d’entre eux, aux allemands en 1940. Ils n’ont rien à attendre des représentants de la bourgeoisie française, ni des mirages de l’Union européenne, une construction impérialiste bénie par les curés du Vatican.
    Ni dieu, ni maître, la Sociale.
    Et là, on s’éloigne de la Catalogne indépendante.

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  5. Pourquoi réclamer de nouvelles élections alors que le référendum récent, malgré une répression féroce de l’avis de tous les observateurs, ne laisse aucun doute sur la volonté des forces vives de Catalogne ? Le vote a donné le mauvais résultat et il faut donc recommencer ? La seule position démocratique tenable est de dire que les Catalans doivent pouvoir choisir eux-mêmes leur avenir, sans se plier à la constitution espagnole entachée de franquisme. Et ils ont choisi !

    Pourquoi dire que l’indépendance n’est pas mûre? Nous n’en savons rien, car un tel bouleversement se construit dans l’action. L’issue d’une lutte est toujours incertaine. Mais nous pouvons être certains qu’il faudra soutenir cette lutte des Catalans si nous ne voulons pas finir dans les poubelles de l’histoire comme les actuels dirigeants de la Grèce, par exemple.

    Cette indépendance serait par ailleurs un point d’appui formidable pour les forces de progrès européennes. Je crains que l’Europe actuelle ne confirme, y compris par la repression sanglante, son vrai visage : loin de la paix et de la démocratie , ses dirigeants ne veulent que la soumission des peuples.

    Enfin, même si nous ne sommes pas d’accord avec l’orientation de tout un peuple, soutenons le respect des votes qui ont eu lieu, pas de ceux qui veulent refaire l’histoire à l’avantage des forces les plus réactionnaires ! Ne redemandons pas des votes parce que leurs résultats nous contrarient : nous ne mériterions pas mieux que ceux que nous combattons.

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  6. romaneyoctave dit :

    Laissons les réactionnaires suivre le catalan européiste Valls, leur défaite est au bout de la route.

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