Un oeil sur la lutte (partie 2)

Chronique du vendredi 3 novembre sur L’Heure du peuple

La semaine dernière, je faisais ici le bilan de la séquence sociale qui a occupé le premier semestre du Président Macron et qui a vu ce dernier infliger un recul historique au camp du travail et des progressistes. Faire ce constat et en rester au statu quo est inopérant. Il s’agit de retrouver une efficacité qui semble perdue dans la capacité de mobilisation collective. La place respective des organisations, celle des individus, la définition et l’articulation des champs d’action et de pensée syndicale, politique, associative, ne sauraient plus longtemps demeurer un non-dit imposé à coups de charte d’Amiens car ils sont par contre tout sauf un impensé.

Depuis le début des années 2000, de grandes luttes sociales ont été engagées pour faire face aux assauts de l’oligarchie contre le modèle républicain d’organisation sociale. Sur les retraites en 2003 puis en 2010, la Caste a réussi à avancer, à créer des biais pervers, mais sans parvenir à changer la nature du système, la répartition restant la règle face à la capitalisation individuelle. En 2016 avec la loi El Khomri puis en 2017 avec les ordonnances de la loi travail, l’inversion de la hiérarchie des normes a cette fois signé un renversement complet de perspective, le cadre normatif établi collectivement, dans la branche et par la Loi, faisant place à la négociation à l’échelle atomique de l’entreprise.

Si une telle rupture a pu s’opérer, c’est que la force mobilisatrice n’a pas été en mesure de l’en empêcher. Les formes traditionnelles d’actions collectives sont apparues pour beaucoup comme inadaptées aux envies et aux modalités nouvelles d’implication individuelle. De même, l’aspiration populaire à l’émancipation individuelle s’est vue dissociée quand elle n’a pas été opposée à la nécessaire émancipation collective.

Seulement voilà : la vie, les vies, ont été transformées en profondeur au cours de ces trente dernières années sous les assauts conjugués du libéralisme économique couplé à l’individualisme. L’atomisation qui prévaut dans les rapports économiques et sociaux a infusé la pensée dominante de la période à défaut de transformer fondamentalement les gens.

L’exigence de la lutte appelle à retrouver un lien entre émancipation individuelle et collective. Mais il nous faut, en matérialistes, repenser une articulation qui corresponde au moment présent. Nous ne pouvons plus nous contenter de raisonner aujourd’hui comme Gramsci le faisait il y a presque un siècle. À la base de l’hégémonie se situait alors un premier moment corporatif, duquel émergeait, d’abord dans le champ économique puis dépassant celui-ci, la conscience que ses propres intérêts sont aussi ceux des autres groupes subordonnés. Désormais notre matrice républicaine nous enjoint à nous rappeler que l’affirmation d’intérêts individuels rejoignant ceux de la société toute entière s’exprime dans notre pays à travers le contrat social. C’est une souveraineté sur soi à laquelle nous a conduits Rousseau par ce contrat passé d’abord avec soi-même et dans lequel l’individu accepte d’aliéner une part de sa souveraineté au bénéfice du collectif dans le but de la retrouver magnifiée dans celui-ci. À l’heure où l’individualisme a percé les âmes mais non les cœurs, la chaîne d’équivalence à même d’agréger le peuple doit donc renouer avec cette souveraineté sur soi : souveraineté de son action dans la lutte, souveraineté en droits dans le champ social, souveraineté populaire dans la vie démocratique.

Ce champ est éminemment politique. Il relève d’un projet global humaniste de transformation radicale de la société pour dessiner un avenir en commun. Et comme Marx l’avait bien noté, une conviction populaire peut dégager une énergie semblable à une force matérielle. Nul ne doit donc se soustraire ou déléguer à d’autres les combats pour les droits sociaux, étant entendu avec Emile Durkheim que c’est la diminution des droits réels qui empêche de « développer la solidarité induite par l’appartenance politique contre l’atomisme libéral ». Prenons donc le problème à l’envers : c’est LE politique, entendu dans le sens de ce qui est relatif au gouvernement des hommes, qui apparaît aujourd’hui le plus à même de rassembler et de porter avec l’efficacité nécessaire les revendications politiques, syndicales et associatives. Il ne saurait donc y avoir plus longtemps de mauvaise querelle qui vaille sur la direction de la lutte, comme celles intentées par quelques mauvais génies syndicaux, quand c’est le champ sur lequel se livre la bataille qui est décisif. Sauf à accepter de laisser le point à d’autres.

François Cocq

NDA : depuis la parution de cette chronique (chaque vendredi sur le site de L’heure du peuple), j’ai découvert grâce à l’excellent site Le vent se lève (www. lvsl.fr) un papier de Jorge Lago et Jorge Moruno, publié initialement sur le site espagnol Contexto y accion (www.ctxt.es) . Ces deux sociologues membres de Podemos invitent eux-aussi  « à avancer en acceptant les paradoxes et les compromis avec le présent, en admettant l’inévitable contagion d’une réalité hostile sur laquelle on ne peut agir qu’en la reconnaissant », s’interrogeant sur le traitement de l’individualisme qui infuse par l’hégémonie et considérant donc qu’« il faut alors se demander comment prendre en charge, au XXIe siècle, ce désir de laisser de côté ce que l’on est afin de pouvoir être autrement. »  Bref, le travail de défrichage et de réflexion mérite d’être ouvert et ce serait une faute aujourd’hui que de ne pas s’autoriser à mener cette tâche utile à tous.

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