De l’invective en politique

Chronique du 12 janvier publiée dans L’Heure du peuple

Il y a quelques jours, invité sur un plateau de télévision, le journaliste m’interpelait sur le fait que  Jean-Luc Mélenchon avait comparé les vœux de M. Macron à ceux d’un DRH. Le prétexte pour lui à considérer que La France insoumise était dans la provocation permanente, l’outrance verbale, et au final qu’elle ne pouvait pas avoir de prise avec la société. Quelques jours après, au cours d’un débat à la radio, invité à réagir aux propos de Gérard Collomb qui disait nécessaire de faire l’inverse de ce qu’il entreprend, je qualifiais celui-ci de « bonimenteur cynique ». Immédiatement l’animateur déclamait avec des pudeurs de gazelles que l’on retrouvait là tout le vocabulaire de La France Insoumise.

Ce comportement des journalistes, à mi-chemin entre la meute et le troupeau, m’a donc amené à regarder de plus près de quoi il est question.  Car, dans le même temps, M. Macron et le parti présidentiel semblent en effet bénéficier d’une latitude de propos qui leur est toute personnelle. Y aurait-il alors de la part des colporteurs médiatiques une censure du vocabulaire d’un côté et une bienveillance complice de l’autre ?

Voyons pour ce qui est du Président de la République. Entendons-nous. Je ne parle pas là de ses propos sur les « illettrées de GAD », de ceux sur les « alcooliques » du Nord ou de ses conseils vestimentaires pour s’offrir un costard. Non, contentons-nous d’évoquer ce qu’il en est depuis que M. Macron a accédé à l’Elysée. Encore qu’il ait proféré certains d’entre eux alors qu’il était ministre de la République. Je me contente d’examiner son verbe depuis qu’il a endossé le costume présidentiel et donc depuis qu’il devrait être tenu par la responsabilité inhérente à la fonction. Or voilà, depuis mai 2017, nous avons entre-autres eu droit aux « fainéants, cyniques, extrêmes » jetés depuis Athènes à la face de ceux qui s’opposent aux ordonnances contre le droit du travail ; au « Français [qui] détestent les réformes. C’est un peuple qui déteste cela » depuis Bucarest ; à « la jalousie française » ; à la condescendance envers ceux « qui ne sont rien » depuis les quais d’une gare ; au mépris pour « ceux qui foutent le bordel » à Egletons. Entre autres.

La violence des propos est incontestable. Elle touche certes plus à une brutalité symbolique qu’à l’outrance langagière, mais c’est ce qui la rend d’autant plus blessante pour celles et ceux qui sont visés. M. Macron se voit pourtant exonéré de porter l’image de cette virulence. Au contraire, il y a même une inversion qui s’est opérée dans la tête des journalistes : ce n’est plus la fonction qui oblige à une attitude irréprochable et au rassemblement de l’ensemble des Français, c’est la fonction qui interdit toute critique à l’égard du titulaire du poste. Allégeance d’Ancien régime.

Mais plus surprenant encore. Par capillarité, le deux poids deux mesures s’étend à l’ensemble des membres du parti présidentiel. Si l’un des porte-parole de LREM a dû démissionner cette semaine ( c’est bien le moins pour les propos qu’il avait pu tenir), les dirigeants de LREM, et en premier lieu le porte-parole du gouvernement, bénéficient d’une curieuse mansuétude. M. Castaner est ainsi un habitué des incartades, là à propos de ceux qui useraient « des allocations chômages pour partir deux ans en vacances », plus tard au moment des fêtes de fin d’année à propos des sans-abri « refusant d’être logés », ou encore à propos des tweets injurieux de Rayan Nezzar : « Son vocabulaire de jeune de Montreuil le rattrape ».  En bon premier de cordée, M. Castaner fait école : Claire O Petit, député LREM déclarait ainsi à propos de la baisse des APL : « Si à 18, 19, 20, 24 ans, vous commencez à pleurer pour 5 euros…Qu’est-ce que vous allez faire de votre vie ? ». Quant au député Damien Adam, il copiait carrément son maître : « Quand vous êtes salarié et que vous voyez certaines personnes qui partent en vacances aux Bahamas grâce à l’assurance chômage ». D’autres vont plus loin : Bruno Roger Petit, désormais appelé au cabinet du Président de la République, voyait ainsi en Jean-Luc Mélenchon «le gourou de la France insoumise ».

La question n’est ici pas tant de juger la manière de communiquer choisie par LREM. La stratégie du clivage et de la dissociation au sein de la société est assumée. La fake news devient même l’usage. Elle n’en comporte pourtant pas moins une grande dose de violence ressentie. Ce qui interroge, c’est la bienveillance avec laquelle elle est acceptée par les relais médiatiques. De deux choses l’une. Ou le phénomène de Caste joue à plein et en ce cas le partage des points de vue vaut absolution. Ou ceux-là sont rentrés dans une forme de vassalité qui, pour garder une binarité dont ils sont si friands, vise à perpétuer ad nauseam une caricature du discours de La France insoumise comme contrepoint à celui de LREM.

Qu’en penserait un conseil de déontologie du journalisme ? Je goûterais à le savoir.

Un commentaire sur “De l’invective en politique

  1. Jean Paul dit :

    Bien sûr, François fait semblant de découvrir l’ eau chaude pour (fort bien) expliquer encore et encore, que les journalistes soumis -tous médias confondus- à l’ exception de quelques-uns dont l’ honnêteté est méritoire dans un environnement hostile, naviguent entre meute de loups et troupeau de moutons. Merci François pour vos billets de mauvaise humeur. Ils me rappellent ceux d’ André WÜRMSER, billetiste à l’ HUMA, pour lequel j’ avais une grande estime.

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