Le temps de l’effondrement des droites

Il est des moments où le cours de l’Histoire s’accélère. Ces dernières semaines relèvent de l’un de ces temps. La prise de champ et un regard ample à l’échelle du continent poussent à constater que l’heure de l’effondrement des droites européennes issues de la démocratie chrétienne est venu. Après le rejet de la social-démocratie, il s’agit de la seconde onde de choc qui va impacter l’ensemble du champ politique, jusqu’au camp progressiste lui-même. Et laisser cette fois libre cours à la phase de refondation non pas simplement du spectre politique mais de la société elle-même.

J’ai eu l’occasion d’analyser à chaque étape sur ce blog l’affaissement du bipartisme dans les différents pays européens et l’inopérance de ses avatars qui, tels les gouvernements de grande coalition, ont conduit à l’impasse démocratique que nous constatons aujourd’hui en Europe. Pour autant il restait un biais : si l’effondrement de la social-démocratie se vérifiait partout, la démocratie-chrétienne se contentait elle de reculer de manière certes continue mais en amortissant malgré tout le choc. Au point de parvenir à se maintenir au pouvoir dans la période électorale récente  (Espagne, Allemagne, Pays-Bas, Autriche…), ou de demeurer d’un point de vue numérique comme la principale force d’opposition (France, Portugal, Grèce…). C’est ce temps là qui aujourd’hui est en passe d’être balayé.

Car le cours des évènements s’accélère. En Espagne, le 1er juin, le Partido Popular (PP) et Mariano Rajoy étaient éjectés du pouvoir par une motion de censure qui faisait suite à la culpabilité du PP dans des affaires de corruption; en Italie, Forza Italia de Berlusconi s’est vu reléguer au 4e rang lors des élections législatives du mois de mars et la coalition gouvernementale qui a émergé fin mai s’est faite sans lui ; en Allemagne, CDU et CSU ont réalisé lors des élections de septembre dernier leur plus faible score depuis 1949 et la CSU posait un ultimatum et menaçait ce lundi même Mme Merkel de rupture du contrat de grande coalition. En France, c’est Laurent Wauquiez, le patron de LR, qui dimanche 17 juin « démissionnait » sa numéro 2 Virginie Calmels. On aurait tort de ne voir là qu’un épiphénomène et une simple incompatibilité d’humeur ou d’ambition : c’est au tour de la droite française d’imploser car incapable d’accompagner ou de s’opposer au macronisme.

Le délitement de la droite prend donc aujourd’hui un tour nouveau, dans une temporalité nouvelle : la marginalisation de la démocratie chrétienne s’opère de manière différée par rapport à celle de la social-démocratie qu’elle a pourtant déjà accompagnée. Ce décalage dans le temps va rebattre les cartes en même temps qu’il parachève un processus.

Les enseignements à en tirer sont nombreux. Le premier d’entre eux est qu’après la fin du bipartisme et l’effondrement de la social-démocratie, le déclassement de la droite rend le retour en arrière définitivement impossible : l’un se nourrissait de l’autre, l’autre de l’un, dans un ballet parfaitement orchestré. L’éviction désormais de l’un puis l’autre rend illusoire la possibilité de recréer une dichotomie du champ politique telle qu’elle pouvait être auparavant.

Le second est que la dislocation de la démocratie-chrétienne déplace bien sûr le centre de gravité idéologique de la droite. Comme on le constate partout, l’extrême-droite bénéficie de la situation (AFP au Bundestag en Allemagne, FPÖ ou Lega au gouvernement en Autriche et en Italie, FN au second tour de la présidentielle en France…). Mais le phénomène se conjugue aussi avec l’émergence d’un populisme libéral qui recoupe pour partie certaines situations précédentes (Lega, FPÖ) ou qui définit un autre modèle : l’extrémisme libéral. Ainsi, Ciudadanos en Espagne, largement en tête des intentions de vote, ou Macron en France, incarnent-t-il ce glissement qui, partant du champ de la droite traditionnelle, ouvre un nouvel espace vers les franges d’une vision individualiste de la société. D’une manière ou d’une autre, ce sont donc des alternatives extrémistes qui émergent de l’effondrement de la démocratie chrétienne.

L’erreur serait alors de croire que ce phénomène libère un espace à gauche et même mordant sur le centre selon l’ancienne cartographie politique. Car de la même manière que les mappemondes avaient une frontière avant que l’on s’aperçoive que la Terre est ronde, seule la mise en perspective du monde politique tel qu’il est aujourd’hui permet d’en faire le tour. La vague dégagiste qui traverse l’Europe  et qui emporte un à un les vestiges du passé continue à déferler. En emportant les partis sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, elle a condamné leur rapport à l’exercice du pouvoir, leur soumission aux puissances de l’argent matérialisée dans la main-mise de Bruxelles. Toute tentative de relatéralisation qui ferait l’impasse sur cette dimension est condamnée d’avance : Pedro Sanchez ne peut en Espagne espérer, dans le sentiment populaire, aller au-delà du soulagement d’avoir vu dégager Rajoy quand il reprend à son compte la politique économique, budgétaire et européenne du PP. Dans le champ électoral, un regroupement en France du cartel des gauches serait voué à la même issue faute de restaurer la confiance et la dignité citoyenne qui passent par une souveraineté populaire retrouvée et assumée face à l’UE. Les populismes libéraux se voient là eux-aussi confrontés à leurs propres contradictions : leur accompagnement, voire leur approfondissement de l’Europe des marchés, comme le propose M. Macron avec sa souveraineté européenne, en font à leur tour les prochains noyés inéluctables de l’aspiration populaire à recouvrer sa liberté.

Plus que sur carte du monde politique, c’est au niveau des équilibres globaux de la société que l’effondrement de la droite prend tout son sens. Il ne reste du champ ancien aucun des piliers qui assuraient dans l’imaginaire une représentation stable de la société. On pouvait hier être en désaccord avec un résultat électoral, il restait la croyance de pouvoir le contrebalancer dès l’élection suivante ce qui en assurait une part de légitimité. Cette illusion s’est brisée avec le NON français et néerlandais de 2005 et le traité de Lisbonne qui les a suivis. Dès lors, l’agonie de la démocratie-chrétienne après celle de la social-démocratie, conjuguées à la violence à la fois concrète et symbolique portée de manière ostentatoire par l’extrémisme libéral, renforcent le sentiment d’une société qui se défait. L’espace qui se libère est donc celui-là : l’incarnation de l’objet « faire société », la volonté pour le peuple d’assurer un cadre commun auquel il est attaché tout en promouvant son appartenance commune fondée sur le contrat social et politique. Cette nouvelle étape dans la transformation du rapport populaire à l’exercice démocratique ouvre ainsi paradoxalement une perspective majoritaire pour un débouché humaniste adossé à une souveraineté populaire inaliénable. Pour peu qu’on emprunte ce chemin.

5 commentaires sur “Le temps de l’effondrement des droites

  1. micmousse dit :

    De toutes façon Faure ,Hamon et leurs partis ne sont pas à gauche et le PCF ne sait plus ou il habite , trop occupé à chercher les clés d’une place d’élu
    Alors le cartel des gauches , il y a longtemps qu’il s’est flingué
    Ne reste que la France insoumise et je prévient tout de suite le zozo qui voudrait une UNITAAYYY sur autre chose que un Avenir en Commun : plutôt crever , #PlusJamaisPS

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  2. Pietro dit :

    Votre raisonnement quant au recouvrement de la souveraineté populaire est pertinent des lors que l’on prend les choses dans l’ordre : sachant que le construction UE-ropéenne s’est déroulée aux forceps à l’insu du plein gré des peuples, pour être conséquent il convient de rendre à ces peuples le pouvoir de décider de la tournure que doit prendre (ou ne pas prendre) ladite construction.
    Autrement dit il est incohérent de prétendre rendre la souveraineté aux peuples au niveau UE-ropeen puisque c’est un niveau qui s’est constitué dans le dos des peuples. Aussi prétendre parler de souveraineté sans considérer comme nul et non avenu l’institution hors-sol actuelle c’est valider un processus qui a nié depuis le début la souveraineté populaire. Autrement dit c’est cautionner ce que l’on pretendrait vouloir corriger : soit un tour de passe-passe rhétorique. Pas de quoi rendre la confiance aux peuples.

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  3. HARRY dit :

    Ce ne sont plus les politiques qui dirigent, c’est un « blob » économico-financier. E.MACRON comme ses interlocuteurs n’est pas « président »: C’est un représentant -VRP- de ce blob sans tête ni cervelle. Les peuples ont compris la vacuité de leurs anciennes instances représentatives. Crise profonde de la démocratie au delà même de tels ou tels partis politiques.

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