Suède : la paralysie démocratique se propage

Les yeux des observateurs de toute l’Europe étaient hier rivés sur la Suède à l’occasion des élections législatives. C’était là beaucoup de pression pour un si petit pays. Le climat ambiant a sans doute permis de contenir, sans la stopper loin s’en faut, l’ascension de l’extrême-droite qui, progressant de 4,9%, pointe désormais à 17,8%. Mais il ne faut pas s’y tromper : les résultats suédois font à leur tour basculer le pays dans la longue liste de ceux qui se retrouvent dans une situation de blocage démocratique, incapables de dégager des majorités de gauche ou de droite qui continuent leur érosion, tandis que l’extrême-droite poursuit elle tranquillement son installation.

Il est trop facile de dire que l’extrême-droite n’atteint pas le niveau que l’emballement médiatique a bien voulu lui prêter ces derniers jours pour construire la mobilisation à son encontre. Ses presque 18%, sa progression de 30% depuis les dernières législatives avec un taux de participation de près de 85% ne sauraient constituer un motif de satisfaction pour le camp de l’humanisme radical ! Ces résultats ne traduisent pas une simple poussée de l’extrême-droite mais un enracinement et une progression constante et régulière.

En 1998, 6 pays de l’Union européenne étaient confrontés à une extrême-droite entre 10 et 15 %. Aujourd’hui, l’extrême-droite atteint de tels scores se trouve en situation d’avoir des élu.e.s au parlement national et européen dans 24 des 27 pays ! Et là où l’extrême-droite faisait des scores compris entre 10 et 15% en 1998, partout ceux-ci atteignent et dépassent désormais les 20% (source Philippe Poirier, université du Luxembourg, France culture 30 août 2018). L’exemple suédois, après celui de l’Autriche ou de l’Allemagne par exemple, atteste par ailleurs que la situation économique prétendument florissante d’un pays ne suffit pas à se prémunir contre ce phénomène qui se nourrit d’un rejet identitaire.

Car pendant ce temps, les camps anciens poursuivent leur lente érosion. Des sociaux-démocrates aux Modérés ou aux Libéraux, tous les thuriféraires de la glorieuse mondialisation sans foi ni loi sont progressivement rejetés par les peuples. En Suède, le parti social-démocrate avec ses 28,2% fait là son plus mauvais score depuis un siècle sans toutefois s’effondrer (-2,8%). Si le Parti de Gauche allié de LFI progresse et obtient désormais 8,1%, les Verts reculent d’autant (2,5%) si bien que le total gauche du bloc « rouge-vert » continue lui aussi à reculer. Il pointe désormais à 40,7 %, là où il était encore à 43,6% en 2014 et 2010, à 46,1% en 2006, à 53% en 2002 etc… La droite n’est pas mieux lotie avec là aussi un recul de son principal parti (19,5% pour les Modérés, contre 23,3% en 2014 et 30,1% en 2010) et un total droite de 40,1%.

Bref comme je l’évoquais dans mon livre Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire, après l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie, l’Autriche, et tant d’autres pays européens, voici la Suède confrontée à son tour à une paralysie démocratique. C’est là un mouvement qui frappe l’ensemble du champ européen depuis une dizaine d’années et qui se propage et s’accélère : l’alliance des gauches ou l’alliance des droites n’y suffit plus pour dégager des majorités et contenir l’extrême-droite. L’affaiblissement continu des partis du système rend même inopérante la mise en place de gouvernements de grande coalition, palliatif éphémère au discrédit démocratique qui s’est abattu sur eux. En Suède, les sociaux-démocrates ont 15 jours pour trouver des alliances de circonstance faute de quoi se profilera le spectre du retour aux urnes. Comme ce fût le cas en Espagne en 2015 et 2016. Comme cela était encore envisagé en début d’année en Allemagne ou au printemps en Italie !

Le tableau est alarmant alors que se profile dès le mois d’octobre les élections régionales en Allemagne sous pression de l’AFD avant les élections européennes du printemps 2019. Pourtant certains feignent de ne pas voir pour gagner du temps, tandis que d’autres voudraient se rassurer avec des vieilles recettes. C’est ignorer que le bloc des gauches ou le bloc des droites qui sont prêtes à sacrifier leur peuple à la mondialisation sont effondrés (Italie, Autriche, Hongrie, Pologne…) ou déjà fissurés (Espagne, Allemagne, Belgique, Suède…). Le modèle de représentation lui-même est à à bout de souffle : il n’est plus de construction majoritaire qui puisse exister dans ces vieux cadres. L’oxygène démocratique est à chercher du côté de la construction de majorités populaires qui, hors du clivage gauche-droite qui immobilise ou de l’affrontement binaire artificiellement construit entre libéraux et illibéraux, permettent de dessiner une issue positive et humaniste en rendant aux peuples leur souveraineté et donc leur liberté et leur dignité.

Les phénomènes politiques sont rarement la résultante d’actions isolées. Il est une vague qui traverse l’Union européenne et qui continue à se propager. Ne pas l’analyser comme telle conduit à proposer des réponses éculées et inopérantes. Certes ce blocage démocratique accompagné de l’installation à un haut niveau de l’extrême-droite n’est pas exclusivement propre à l’UE. Mais force est de constater que c’est d’abord au sein de celle-ci qu’il s’ancre et se déploie. L’UE, en ce qu’elle est un carcan qui contraint les peuples par le glaive des traités, est source de nombreux de ces maux. Or un peuple enserré se ferme sur lui-même quand un peuple libre se sent suffisamment fort pour s’ouvrir aux autres et porter les valeurs de l’universel. Dès lors, c’est dans le recouvrement de cette souveraineté sur soi, cette souveraineté populaire qui s’exprime d’abord dans le cadre national, que l’on pourra mettre un coup d’arrêt à cette lente mais régulière descente aux enfers démocratiques.

François Cocq

2 commentaires sur “Suède : la paralysie démocratique se propage

  1. bonobo dit :

    Les positions en lice sur le problème des migrations sont très révélatrices.
    D’abord se pose la question de savoir si des principes peuvent à eux seuls tenir lieux de politique.
    A l’évidence, non. Comme dit la remarque sur la morale kantienne, « c’est avoir les mains blanches mais pas de mains ». Quelle politique donc pour agir au mieux dans un monde où il n’y a pas de solution angélique. C’était clair jusqu’il y a peu,( confer les positions de Jaurès sur l’immigration ou de Blum sur soutien aux républicains espagnols).
    On en est plus là dans un monde qui a depuis plusieurs décennies suivi quasi unanimement la boussole du progrès. Patatras, celui-ci est devenu une boîte noire, il n’émet plus de signaux et semble une lumière en voie d’extinction (cf. Jorion).
    C’est dans ce contexte qu’émergeât la moralisation de la politique, mélange intrigant d’inébranlable bonne conscience et de culpabilité. C’est peu dire que ce stade dans lequel nous sommes immergés aujourd’hui jusqu’au cou produit des effets délétères.
    Des auteurs de haut niveau comme Gauchet, Smith, Sybony ont pu le démontrer de façon impeccable, rien n’y fait.
    Ce sont au contraire les intellectuels, les Médias, les politiques et les classes supérieures, qui n’ont que des avantages personnels à attendre d’une multiculturalisation brutale et massive, qui poussent à la roue bruyamment en lâchant leur mépris sur une prétendue extrême-droite raciste et xénophobe qui, en réalité, se survit à elle-même dans un relatif isolement.
    Sont en fait visées les classes populaires des centres de commandement de la mondialisation, en Europe comme en Amérique, qui ont quant à elles compris depuis longtemps la folie criminelle qui poussait à la roue de ce grand déménagement du monde qui n’est plus à démontrer mais bel et bien sous nos yeux. Lisez l’exemplaire ouvrage de Stephen Smith « La ruée vers l’Europe » (Grasset 2018), pour en mesurer toute la portée. Naturellement, ni lui ni moi ne parlons de « grand remplacement », sottise raciste de qui vous savez.
    Dans ce contexte, si personne ne prend en charge l’initiative politique du règlement de la question, pour le bien de tous, ce seront effectivement les brutes en kaki qui en profiteront.
    Comme les actuels dirigeants européens sont, au minimum, dans l’hypocrisie et la pratique sournoise, les yeux sur les tableaux de bord de l’économie. Démographie, vieillissement, hausse des salaires, ils optent pour ce en quoi ils excellent, l’immobilisme.
    Les populations autochtones qui subissent tout le processus, une concurrence agressive, une communautarisation de leur pays, l’échec quasi systématique de l’intégration, après avoir alerté en vain des responsables sourds en méprisants, se réfugient dans la censure systématique des élus. Certains, peu nombreux optent pour une violence qu’ils se représentent comme une auto-défense.
    Je ne pense donc pas qu’il soit de bon propos de stigmatiser les tentatives qui, à l’image de celle de Mme Wagenknecht, hautement réfléchie et mue par un courage assez rare, tentent de redresser la trajectoire mortifère ou nous entrainent, en premier lieu, les frappés de la mondialisation sauvage mais secondés par les bataillons irresponsables de l’humanitaire hors sol.
    Cela dit, bien sûr que rien ne justifie que « ces gens » ne soient pas traités dignement, bien sûr que la responsabilité de nos pays est écrasante et même première (mais nous ne sommes pas d’ex-colonisateurs mais bien les maîtres actuels, plus puissants que jamais même si agissant par fantoches interposés).
    Mais croire que nous, les occidentaux puissions gérer le problème du haut de notre réussite supposée, excusez-moi mais je trouve cela un peu condescendant. Passons sur le fait que « nous » en sommes manifestement incapables, je crois qu’avant de songer à bâtir, il convient d’abord de cesser de détruire comme on le fait partout (exemple du Soudan, cassé en deux en 2012 pour simplifier l’extraction pétrolière).
    René Dumont disait en 1973 que « L’Afrique noire était mal partie ». Force est de constater aujourd’hui qu’elle en est toujours au même point, 45 ans plus tard. Rien ne fonctionne, malgré des populations dynamiques et branchées, une économie prometteuse, des capitaux suffisants et des richesses surabondantes.
    Qu’est-ce qui coince ?
    Bien sûr, la gouvernance : la corruption est partout et elle est notre œuvre. Les capitaux et les matières premières partent et les armes rentrent. Dès qu’une tête s’élève contre, on la coupe comme celles de Lumumba ou de Sankara. Et ça dure depuis 45 ans.
    Quoi de plus logique donc que si l’Afrique est à l’arrêt, ce soit les africains qui se mettent en mouvement.
    Ce ne sont pas des réfugiés, comme vous le dites à tort. Le réfugié est une personne qui fuit un danger immédiat et temporaire pour trouver un lieu sûr, dans l’espoir d’un retour. Ce que le monde vit aujourd’hui s’appelle des migrations et ces vastes mouvements sont déterminés par une logique que nous subissons tous : La polarisation de l’économie mondiale, à l’échelle des continents, des pays et des sociétés. Et, sauf si on est économiste, on comprend de suite ses raisons ; C’est le cœur de système qui fonctionne :
    Quelle surprise, l’extraction privative de richesse est à l’œuvre partout et le monde se transforme en riches et pauvres ! Nous avons le même problème que les pauvres gens. Mais c’est faire preuve d’une réelle cécité et arrogance postcoloniale de faire croire que « nous avons les moyens de les accueillir ». Nous n’avons plus ces moyens, ni financiers, ni organisationnels ni culturels. L’intégration est impossible, seule est pronosticable la création d’une nouvelle couche sous-prolétarisée, une classe d’intouchables, méprisés, exploités et martyrisés qui signera également la fin de nos valeurs d’humanité et d’espérance. Pour le profit du 1%.
    Qui voudra éteindre les Lumières ?
    La gauche libertaire est une vaste maison où, entre autres, hélas ! il y a des no-border. Ils sont loin d’être majoritaires. L’immense majorité des libertaires au sens large, (je ne parle pas des anarchistes, qui sont des idéologues et pèsent peanuts) sont des internationalistes. Ce qui signifie qu’ils considèrent, pour aujourd’hui, l’existence des frontières comme nécessaire ; Pourquoi ? Pour protéger les différences et leur permettre d’évoluer en sécurité. Ce qui est le contraire d’une fermeture, parlons plutôt d’ouverture organisée. Un exemple ? Vous avez un corps, je suppose, Et à la périphérie de ce corps, il y a bien une peau ? Voudriez-vous qu’on vous l’enlève ? Non, bien sûr car vous savez qu’elle assure la protection de votre organisme et les échanges indispensables sans lesquels vous ne vivriez pas 5 Mns.
    C’est une frontière.
    On peut certainement rêver d’autre chose mais aujourd’hui, hic et nunc, ce sont et pour longtemps encore les frontières qui assurent l’existence des nations et les nations qui assurent à la fois la diversité et les échanges au sein de l’humanité.
    Les seuls mondialistes conséquents sont aujourd’hui les impérialistes de l’argent-roi. Il y a danger à les côtoyer ! Cordialement !

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  2. […] d’affaissement (progressif ou brutal) des blocs traditionnels de gauche comme de droite (lire l’article sur les élections suédoises ici) tandis que se développe dans les différents pays une volonté populaire pour reprendre en main […]

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