Il ne faut pas jouer au yoyo stratégique

Je poste ici l’entretien que j’ai accordé par téléphone à @RT France mardi 27 novembre.

Evincé de la liste des candidats pour les européennes de 2019 pour avoir émis des critiques sur la stratégie au sein de La France insoumise, François Cocq réagit pour RT France. Il maintient sa confiance envers Jean-Luc Mélenchon. Entretien.

RT France : François Cocq, vous avez été écarté, comme Djordje Kuzmanovic, des listes pour les européennes par le comité électoral de La France insoumise (LFI). Vous incarniez tous deux la ligne souverainiste du mouvement. Que se passe-t-il au sein de La France insoumise, comment expliquez-vous votre éviction ?

François Cocq (F. C.) : Je ne l’explique pas. C’est assez incompréhensible pour ne pas dire absurde au sens «camusien» du terme. Depuis le début de l’été, je fais partie de celles et ceux qui ont critiqué et alerté d’un possible changement stratégique de La France insoumise, celui d’un retour à la stratégie du rassemblement à gauche. Cette stratégie n’est pas la mienne et, à mon sens, n’est pas efficace politiquement. Je plaide ainsi pour que l’on reste sur la stratégie initiale, le contrat fondateur de La France insoumise, qui est la stratégie de fédérer le peuple et la stratégie de révolution citoyenne.

Dans les mois qui ont suivi, je remarque que mes alertes m’ont donné raison puisqu’on a vu qu’il y avait pas mal d’atermoiements. On a la sensation que La France insoumise naviguait un peu à vue entre deux stratégies.

En outre, je constate que Jean-Luc Mélenchon a été le premier après la législative partielle le 25 novembre en Essonne [la candidate de La France insoumise Farida Amrani a perdu au second tour face à un candidat Macron-compatible Francis Chouat, malgré les appels de plusieurs partis à gauche à voter en faveur de l’insoumise] à clarifier les choses de manière extrêmement forte et limpide en disant qu’il fallait revenir à une stratégie «dégagiste» et que la stratégie de rassemblement de la gauche et de l’assemblement des étiquettes était inefficace.

Or, c’est au moment même où La France insoumise revient sur une logique, que je n’ai pour ma part jamais quittée, et sa stratégie initiale qu’on me met dehors. C’est un peu surprenant.

 

RT France : Même si Jean-Luc Mélenchon a adopté une ligne qui vous correspondait, il est difficilement imaginable que le comité électoral agisse de façon indépendante, afin d’écarter des élections deux membres aux positions proches. Pour vous, Jean-Luc Mélenchon n’a aucune responsabilité dans cette décision ?

F. C. : Je juge les gens sur leurs actes. Je prends Jean-Luc Mélenchon au pied de la lettre. Quand il a eu des propos aussi clairs que ceux de dimanche, je trouve que l’on va dans le bon sens.Je ne pense pas que mon éviction soit du fait de Jean-Luc Mélenchon.

Après que le comité électoral soit institué en tant que seule instance politique et qu’il soit devenu le bras armé de la direction avec, à sa tête, celui qui dirige le mouvement, Manuel Bompard, c’est une autre question. Je ne pense pas que mon éviction soit du fait de Jean-Luc Mélenchon. Ce comité électoral s’arroge des prérogatives qu’il n’est pas censé avoir.

 

RT France : En Espagne, on a vu le mouvement Podemos être dans la logique populiste, comme La France insoumise, pour ensuite basculer vers une stratégie d’union des gauches. A l’image de Podemos, ne craignez-vous pas un changement de ligne qui s’instituerait au sein de LFI, en privilégiant l’union des gauches ?

F. C. : Chat échaudé craint l’eau froide. Je continue à regarder cela avec beaucoup d’attention. De ce que j’ai entendu de Jean-Luc Mélenchon ces dernières semaines, je trouve qu’on revient à une ligne plus conforme à la ligne fondatrice de La France insoumise. Le contrat politique initial a été fait sur trois choses :

  • L’adhésion au programme «L’avenir en commun», dans lequel je me reconnais totalement
  • La stratégie de la révolution citoyenne qui passe par le fait de fédérer le peuple
  • La fonction tribunitienne incarnée par celui qui fait un pas en avant là-dessus, Jean-Luc Mélenchon.

Réaffirmons les.

RT France : Malgré tout, si Jean-Luc Mélenchon semble publiquement défendre votre ligne, il ne vous a pas apporté son soutien. Pis, sur les réseaux sociaux, il a préféré éluder cela en disant qu’il en avait «ras-le-bol [de] commenter les déclarations personnelles de tel ou tel des 500 000 insoumis»… N’est-ce pas étrange ?

F. C. : Oui c’est étrange. Mais j’entends qu’il est compliqué de se prononcer ou faire des commentaires contre le comité électoral. Moi, je fais de la politique, je mets des idées et des analyses sur la table. Je suis déjà reparti à ce que j’essaie de faire modestement, c’est à dire produire des analyses et essayer d’irriguer le débat public de la pensée de mon camp, qui est celle de l’humanisme radical. Je laisse aux autres le soin de faire leurs petites histoires dans leur coin.

 

RT France :Djordje Kuzmanovic a annoncé son départ de La France insoumise, et vous ?

F. C. : Je resterai au sein de La France insoumise. Ce qui la fonde à la base, je n’en ai jamais dérogé. Je n’ai pas bougé d’un iota à quelque moment que ce soit. Je me retrouve toujours pleinement dans le projet de La France insoumise qui reste l’outil, à mon sens, le plus pertinent pour construire et redonner de la confiance aux gens. A un moment politique où tous les cadres sont en train de s’effondrer, Monsieur Macron s’effondre, les cadres institutionnels, organisationnels et les corps intermédiaires également. Il faut redonner des gages, avoir plus de cohérence sur le long terme, ne pas jouer au yoyo stratégique, redonner de la confiance aux gens en leur expliquant ce que l’on va faire.

C’est quand même un monde que La France insoumise, qui a fait de cette analyse le cœur de sa conception, ne soit pas aujourd’hui en capacité d’en tirer des bénéfices. C’est bien qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas. Il faut recréer ce chaînon manquant démocratique entre les gens et la représentation. Ça a été la grande force de La France insoumise durant la présidentielle.

On l’a vu dans l’Essonne [lors de l’élection législative partielle avec près de 83% d’abstention] : tout le monde finalement est passé à la trappe, La France insoumise comprise. Sans doute, c’est qu’il faut redonner des gages, avoir plus de cohérence sur le long terme, ne pas jouer au yoyo stratégique, redonner de la confiance aux gens en leur expliquant ce que l’on va faire.

 

RT France :N’avez-vous pas l’impression que la ligne souverainiste, que vous incarnez au sein de LFI, fait peur à des militants et qu’elle a perdu la bataille idéologique face à la ligne Clémentine Autain/Danièle Obono ?

F. C. : Je ne l’espère pas. Je ne réduis pas mon engagement à la ligne souverainiste, la souveraineté populaire est le moteur de tout ce qui permet d’impulser la question sociale notamment. La question démocratique, de reconquête de la souveraineté est souvent un préalable pour aller ensuite vers des conquêtes dans le champ social. Je continue à aspirer à créer des majorités populaires et construire une majorité populaire. Cela passe d’abord par cette question démocratique.

 

RT France :Tout de même, ne redoutez-vous pas que votre ligne idéologique soit minoritaire au sein de La France insoumise?

F. C. : Non. Qu’elle soit minoritaire au sein de La France insoumise, je n’y crois pas. Je suis persuadé que cette ligne est majoritaire au sein de LFI. Je suis même persuadé  qu’elle est beaucoup plus puissante dans le pays que l’on veut bien nous laisser croire. Mais que, dans l’affichage, de ce qui peut ressortir des jeux d’influence d’untel ou untel, une autre ligne soit survalorisée, c’est sans doute vrai.

Je suis gascon, j’ai la tête dure, je n’ai jamais dérogé aux combat et aux idéaux qui sont les miens. J’entends les porter demain avec force.

Ce qu’il y a dans le cœur et dans l’âme de celles et ceux qui sont nos compatriotes dans le pays, c’est leur attachement profond à la liberté et à la volonté de choisir ce qui est bon pour eux et bon pour  tous. C’est le contrat social français.

Propos recueillis par Bastien Gouly

10 commentaires sur “Il ne faut pas jouer au yoyo stratégique

  1. yahiacirta dit :

    Encore une fois, bonne analyse à l’exception, malgré tout, de tes illusions sur JLM. Il ne peut pas ne pas être au courant des graves dérives de LFI. Il ne peut pas prétendre ne pas savoir que Manu Bompard est à la fois juge et partie dans ce comité électiral trafiqué. Il ne peut pas nous certifier lui et la soi-disant direction LFI que les perdants du PS qui se retrouvent soudain dans l’AEC (enfin, il paraît), alors qu’ils ont aidé à le faire perdre, ont signé la charte. Pourquoi, la position sur l’Europe a changé et coîncide avec la venue de ces opportunistes parmi nous ? A-t-il régressé en politique JLM ? Non, bien entendu, il trace sa route et nous trahit.

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  2. maurel solange dit :

    Qu’est-ce que cela veut dire » souverainiste »? « populiste », « gauche ». Chacun met derrière ces mots des choses différentes et se les jette à la figure selon les circonstances. François, C’est JLM qui m’a fait découvrir vos interventions,que j’ai trouvées intéressantes à propos de l’union justement.Je suis un peu rassurée par votre interview à RT, mais SVP pour rester audible et compréhensible, en tout cas pour moi., expliquez votre façon de voir sur des sujets précis ce qui permettra de poser le débat clairement . Je ne vois pas d’autres solution pour éviter que la FI tangue comme l’a fait le PCF entre sectarisme et opportunisme . A défaut , cela ne servira à rien de s’en plaindre .
    Exemple de sujets précis: divergence entre FI et les autres gauches sur l’Europe.

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  3. JeanLouis dit :

    Je partage en gros votre analyse et je ne supporte pas toute dérive communautaire quelle qu’elle soit; social écologie humanisme et laïcité voilà ce que sont mes valeurs, les aspects sociétaux sont surement important à titre individuel mais ce ne sont pas ceux qui coutent, qui sont les plus difficiles à mettre en œuvre malgré ses rejets possibles dans la société bien pensante(voir Hollande, sa seule « réforme de gauche » a été la mariage pour tous) car pendant ce temps loi El Khomry, CICE,etc. Je ne crois pas à une trahison de JLM mais à une incapacité à se remettre en question sur de sa supériorité qui est réelle. Contrairement au message précédent j’apprécie que des anciens du PS ayant fait des constats de reniement, tardif certes, rejoignent la FI il faut élargir, ouvirir de toute façon et c’est d’autant plus pourquoi je ne comprends pas le sectarisme et les exclusions. Enfin je pense que M Bompard ou A Léaument et les quelques autres que je ne connais pas, qui sont sont doute sérieux appliqués, dévoués, mais sans charisme, sans vision globale, sans capacité d’entrainement, et qui sont sur le devant de la scène sont très contre productif pour le mouvement.

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    • yahiacirta dit :

      JLM n’a sans doute pas la sensation qu’il fait erreur, ça c’est dit. Mais JLM est bien trop aguerri pour que le hasard fasse bien ou mal (c’est selon) les choses ! Il sait très bien ce qu’il poursuit : son élection en 2022, envers et contre tous. Cet égo démesuré et cette ambition font qu’objectivement, il trahit, même si ça n’est pas son intention première. Je suis parvenu à la conclusion, ces derniers jours qu’il reste profondément réformiste et très loin de l’anti capitalisme et ça se paie cash ! N’oublez pas ce qui s’est passé au M6R, il y a 3 ans…

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      • RV dit :

        Pour ma part, c’est le programme de la FI qui n’est pas assez anti-capitaliste.
        Le capitalisme c’est avant tout une accumulation auto-entretenue par le prêt à intérêt et la spéculation financière permises par la propriété des moyens de production.
        Si le programme ne tarit pas les moyens de l’accumulation il ne peut prétendre à l’anti-capitalisme. Il ne peut être question de taxer le capital, c’est acter son existence, mais bien de soustraire des pans entiers de l’économie à sa prédation.
        C’est ce qui a été réalisé en 1946 avec le Régime général de la sécurité sociale qui soustrait d’un seul coup tout le domaine de la santé à la prédation du capitalisme.
        La cotisation, socialisation de la valeur, a permis la création des CHU, mais aussi celle de la médecine « libérale ».
        Plutôt que de prévoir une « banque » d’investissement il serait plus pertinent d’assoir une « caisse » d’investissement sur une nouvelle cotisation, par exemple sur la valeur créée par les robots, automates ou logiciel . . .

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  4. micmousse dit :

    attention les salopards PS d’APRES partagent des convergences et pas l’AEC qu’ils n’ont pas signé

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  5. micmousse dit :

    http://www.martine-billard.fr/post/2018/11/29/De-la-difficult%C3%A9-de-choisir-les-candidates-et-candidats-aux-europ%C3%A9ennes
    réponse presque totalement à coté de la plaque , dans la plus pure langue de bois politicienne
    Ce n’est pas tant la méthode qui est critiquée , ni vraiment ce comité électoral , encore il y ait beaucoup à en dire , c’est le changement de stratégie qui nous fait abandonner l’Avenir En Commun pour des convergences qui ne sont que magouilles électorales pour faire élire des salopards PS d’APRES .
    On vire les militants qui contestent ce changement utilisant des motifs tellement cons que Mélenchon et Bompard se prennent les pieds dans le tapis lorsqu’ils analysent le rejet de Farida Amrani : pour les électeurs, Maurel et Lienemann sont les mêmes que Hamon , Faure et tous les autres PS qui ont contribué à notre massacre et pour eux comme pour moi c’est toujours #PlusJamaisPS , alors ce n’est pas la peine d’expliquer que nous on a les ‘gentils ‘ PS sur nos listes alors que ce sont les mêmes arrivistes doublé de personnes qui ont contribué au massacre sous Hollnde et dons leurs potes continuent la saignée avec Mcron
    le pire c’est que sur BFN la chienne de garde du système qui n’a rien compris mais qui a entendu ‘problèmes à la Fi ‘ a cherché et a trouvé une ligne François Ruffin (interview Quatennens de ce jour )
    Le seul truc qu’il y a trouver de ce coté là c’est qu’il y a bien un problème à la Fi ,qui n’est pas la connerie trouvée par BFN , qui n’est pas ou très peu la désignation des candidats
    Les Fi qui s’interrogent cherchent d’autres solutions mais savent très bien que ce sera Ruffin ou n’importe qui d’autres à la condition de soutien de l’AEC et uniquement dans ce cas
    Comme François Cocq , la plupart des vrais Fi , pas ceux qui se laissent tourner la tête pour du pouvoir ou du fric ,
    Le contrat politique initial a été fait sur trois choses :
    L’adhésion au programme «L’avenir en commun», dans lequel je me reconnais totalement
    La stratégie de la révolution citoyenne qui passe par le fait de fédérer le peuple
    La fonction tribunitienne incarnée par celui qui fait un pas en avant là-dessus, Jean-Luc Mélenchon.
    https://francoiscocq.fr/2018/11/30/il-ne-faut-pas-jouer-au-yoyo-strategique/

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    • Jean-Paul B. dit :

      L’Avenir en commun est inapplicable si la France reste dans l’UE,même avec Mélenchon Président et une majorité absolue LFI à l’A.N et au Sénat (hypothèses les plus favorales!).
      Pour le savoir lisez les traités « européens » ou bien ceux qui les connaissent et peuvent vous aider à les comprendre (Coralie Delaume,David Cayla,Jacques Sapir,Pierre Lévy voire Jean Pierre Chevènement).
      Attention vous êtes en train mentir (à votre insu?) aux électeurs qui vous font confiance comme l’ont fait avant vous Tsipras et Syriza.

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  6. R. Flament dit :

    D’abord j’apprécie beaucoup la position de François et suis totalement en accord avec la ligne, très majoritaire à la FI, qu’il défend.
    Cette position est bien plus intelligente que celle de ceux qui ont jeté l’éponge médiatiquement.
    je comprends les inquiétudes de certains ci dessus, et les méfiances vis à vis du PS moi même j’adhère totalement à « plus jamais le PS » depuis la trahison sur le référendum de 2005; C’est pourquoi la « convergence » de Maurel et consort élève mon niveau de méfiance. cependant on ne peut pas tout rejeter et au meeting de Pau où E. Maurel s’est exprimé il a bien dû comprendre qu’il était surveillance comme ceux qui l’ont accueillis, vue la réaction de la salle. A nous de demeurer vigilants et sans concession qui pourrait devenir compromission: PLUS JAMAIS.
    par rapport à la trahison de JLM je n’y crois pas un seul instant, l’exemple Tsipras est trop douloureux, mais il faut trouver la voie et on en est encore à la veille (cf l’élection d’Evry).
    Quant à M. Bompart , il a parfois évoqué une ligne de rapprochement quia suscité des réactions,mais son intervention lors de la dernière #RP à propos de l’élection partielle remet en question les vieilles pratiques de rassemblement.
    Maintenant j’espère que la convention permettra d’y voir plus clair et à nous de maintenir la vigilance nécessaire pour ne pas dévier, on n’en a plus le droit!
    l’époque est difficile et la conscience politique, dont on pourrait espérer qu’elle se reconstitue dans le mouvement des GJ, a été détruite par la consommation qui est devenue la seule boussole, marché prédateur oblige

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