Collapsus

Et soudain…le malaise. Brutal. Intense. Samedi 1er décembre, le pouvoir d’Etat s’est comme évanoui. La colère a déversé son flot comme un volcan en éruption. Elle n’a pas servi les revendications des Gilets Jaunes et les aspirations grandissantes qui émergent pour réclamer le droit à la dignité et à la justice sociale par un pacte républicain refondé. Les violences et dégradations ont par contre anéanti ce qu’il restait de rassurant dans l’existence d’un ordre républicain. Le chaos, à Paris, au Puy-en-Velay, à Charleville-Mézières et ailleurs, est la seconde rupture de légitimité pour le pouvoir macroniste après celle ayant affecté Macron lui-même. Celle de trop.
Arrivé place de l’étoile à Paris ce samedi en milieu de journée, et alors que les grenades assourdissantes et autres lacrymos pétaradaient encore à l’entrée de l’avenue de la Grande armée de l’autre côté de l’Arc de triomphe, j’ai découvert le théâtre de ce qui avait nécessairement été une scène de guérilla urbaine. Impossible de faire un pas sans glisser sur un sol jonché de douilles et de projectiles de toutes sortes. En s’enfonçant avenue de Friedland, les barricades témoignaient de la violence des affrontements au milieu des véhicules calcinés. Spectacle son et lumière : en regardant vers l’est des voitures brûlaient sous le crachin automnal ; à l’ouest les explosions retentissaient à l’Etoile. Scènes de chaos. Un peu irréelles dans une atmosphère ouatée et finalement dans une forme de silence pesant d’un Paris qui attend.

Une rupture s’opérait. Le déchaînement de violence donnait à voir un pouvoir totalement dépassé. Jusqu’à ce message, surréaliste, de Laurent Nunez, secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’intérieur, et alors que les violences se déplaçaient ailleurs dans Paris, évoquant des forces de l’ordre « en train de reprendre le contrôle autour de l’Arc de triomphe », contrôle qu’elles avaient donc manifestement perdu depuis plusieurs heures et qui leur échappait déjà ailleurs.

Passée la condamnation des violences, quelle interprétation se dégage de ces évènements ?

La première est que nous aurions tort de voir ceux-ci comme un corollaire du mouvement des Gilets Jaunes. L’histoire récente des mouvements sociaux suffit à donner à voir un crescendo dont on est conduit à penser que nous n’avons pas encore atteint le moment paroxystique. Qui a vécu les mobilisations contre la loi travail se souvient de la mise en place de dispositifs du côté des forces de l’ordre qui se sont depuis étendus et renforcés. A l’époque le pouvoir laissait largement faire. Désormais il est dépassé. Mais le point commun est que ces mobilisations de 2016 reposaient sur le même substrat que la mobilisation actuelle : le rejet d’une politique d’une Caste et le déni de la légitimité d’un pouvoir isolé à la mettre en oeuvre. Macron était à l’époque le grand argentier de Hollande après avoir été son conseiller sur les questions économiques. Il est maintenant plus directement encore aux manettes. La colère populaire d’aujourd’hui contre le pouvoir macroniste puise ses racines dans la politique impulsé par le même dès hier.

Le deuxième enseignement tient à la mutation des revendications. Ce ne sont plus juste des « Macron démission » qui ont émaillé les manifestations. Ce temps, pourtant encore d’actualité la semaine passée, semble déjà presque révolu. Pancartes et inscriptions visaient cette fois la Caste directement. Et ce sont ses symboles qui ont été pris pour cible, comme par exemple cette agence HSBC mise à sac. Les protecteurs de la Caste, et son dignitaire en chef Macron en premier lieu, sont presque évacués. A ne pas avoir répondu à temps aux demandes populaires, c’est la confiance dans la capacité de l’action publique qui s’est érodée et la confrontation se porte désormais sur un système. La digue du consentement s’est brisée emportant Macron et sa légitimité avec elle. La confrontation entre deux mondes a été rendue inéluctable par la rigidité à protéger la Caste qui a été celle du président et son incapacité à servir d’interface.

Ce qui nous emmène au troisième aspect : la gestion de cette violence n’est pas une question technique. Castaner et Nunez pourront bien être entendus par le Sénat sur la manière dont les forces de l’ordre ont agi, le problème relève désormais bien plus du non consentement du grand nombre à un ordre social jugé de plus en plus injuste. Et c’est là que réside le grand échec de Macron : un pouvoir perd toute légitimité lorsqu’il fait tirer sur son peuple ou lorsqu’il n’est plus en mesure d’assurer le maintien de l’ordre. Si le premier seuil n’a – pour l’heure – pas été franchi, le second l’a été allègrement. Il n’est pas admissible de voir notre pays en proie aux scènes auxquelles nous avons assisté ce samedi. Le pouvoir a failli. Un vide s’est installé qui aspire à lui l’institution macroniste. C’est là une rupture qui obère toute capacité de rebond élyséenne. Le contrat est rompu.

Dès lors que faire quand l’embrasement se défie à ce point des cadres institutionnels et intermédiaires, et qu’il est la stricte traduction d’un mouvement destituant qui frappe pareillement tous les organes ? Et bien agir sur le terrain du mouvement lui-même. En  restaurant d’abord et par nous-même le consentement collectif qui est à la base du contrat républicain. Pour cela la réponse sociale ne peut prendre corps que par régénération démocratique et le rétablissement d’une souveraineté populaire effective. Nous n’échapperons pas à la nécessité pour le peuple de se refonder lui-même en redéfinissant ce qu’il juge bon pour chacun et pour tous. Le temps de la Constituante viendra. Plus vite que certains veulent le croire.

Mais dès aujourd’hui la restauration du consentement est affaire de justice sociale : alors Macron, rends l’ISF ! Rends le CICE d’abord ! Rends la flat tax d’abord ! Mais cela ne suffira pas. Nous devons exiger de juger de l’affectation de cet argent public sans délégation de cette part de souveraineté que nous avons jusqu’alors consentie à des représentations, assemblées, partis, syndicats et corps intermédiaires, qui ne s’en sont pas montrées dignes. La création du commun passe par une redistribution collectivement décidée des richesses indécemment transférées des poches des gilets jaunes vers celles des gilets dorés. Saisissons nous de la discussion budgétaire pour réaffecter au peuple la part de richesse qu’il est en passe de se faire spolier. Mais que cela soit fait sous le regard de la Nation : nous n’avons pas à nous contenter d’installer une nouvelle forme des représentation, fût-elle issue des Gilets jaunes eux-mêmes, pour jouer les intermédiaires avec le pouvoir. L’Assemblée doit travailler sous le regard et le jugement direct du peuple rassemblé. Dès lors le débat budgétaire ne se ferait plus sous couvert de Bruxelles, en catimini avec des temps de débat raccourcis, mais sous l’oeil exigeant du souverain que doit redevenir le peuple.

Quand un organe cesse de fonctionner, la vie démocratique pour ne pas cesser doit continuer à être irriguée. C’est la tâche dont nous autres les gens devrons maintenant collectivement nous acquitter.

François Cocq

6 commentaires sur “Collapsus

  1. henthouarn dit :

    C’est une révolte? _ Non, Sire, c’est une révolution !

    J'aime

  2. RV dit :

    …/… Nous n’échapperons pas à la nécessité pour le peuple de se refonder lui-même en redéfinissant ce qu’il juge bon pour chacun et pour tous. Le temps de la Constituante viendra. …/…

    Maintenant que la FI a expérimenté en son sein la désignation par tirage au sort, expériences concluantes à ce qu’il me semble, j’appelle de mes vœux de mettre à l’ordre du jour la désignation des constituants par tirage au sort, un moyen efficace pour obtenir la parité, la représentation de toutes les couches de la population, d’éviter le conflit d’intérêt qui consisterait à autoriser des élus à postuler, etc.

    J'aime

  3. RV dit :

    Je me demande si il y a un seul gilet jaune qui se risque sur cette page.
    Je vous propose d’écouter cette petite vidéo, réalisée à ce que j’en ai compris par un des instigateurs du mouvement. Juste pour écouter ce qu’ils disent, sans le filtre des médias.

    J'aime

  4. Lunesoleil dit :

    Bonjour,
    Pour faire très simple et apporter de l’eau au moulin 😏
    Le premier rassemblement des Gilets Jaunes, ce [17] décembre , c’est arcane de l’étoile dans le tarot de Marseille et ce 1er décembre dans l’acte 3 , c’est la Place de l’étoile (l’arc de triomphe, très symbolique) dans le mouvement des Gilets Jaunes.
    Ce qui s’est exprimé dernièrement, vient d’un historique qu’on a laissé dégénérer et qui avec l’euro s’est profondément accentué dans ce mal francais.

    Aujourd’hui le loyer ce n’est plus un tiers des revenus, mais atteint 50% des revenus et c’est devenu intolérable pour de nombreux Gilets Jaunes. Et le reste évidemment, taxe et puis taxe et encore taxe et s’ajoute le pouvoir en baisse drastique depuis la politique de Macron.

    Travailler et ne pas pouvoir profiter le fruit de son travail dignement lorsqu’on est taxé a tout les bouts, voilà un réel problème en france.

    Les témoignages ont été nombreux dans ce sens …. 🙏

    De tout coeur avec les Gilets Jaunes 🙌

    J'aime

  5. Lunesoleil dit :

    Vous aurez compris le pouvoir d’achat, vous pouvez corriger ?, merci

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s