Le piège du corset institutionnel

Le  mouvement des Gilets Jaunes a déjà été plus loin que d’aucun l’aurait prévu. Partant de la question sociale il atterrit sur le substrat fondateur du peuple, la dimension de son essence, la souveraineté. La colère est révolutionnaire. La côte d’alerte est donc atteinte pour la Caste, mais aussi pour tout ce que le pays compte de valets de celle-ci (surtout ceux qui se défendent de l’être).

Depuis samedi, des « sorties de crise » sont donc recherchées de toutes parts. Avec ceci de commun que toutes les propositions s’inscrivent dans le cadre institutionnel. Tentative pour les uns de détourner le fleuve de son lit et de reprendre la main en allant sur un terrain qui leur est plus favorable. Incompréhension pour les autres de l’effet dynamique du mouvement. Peu importe. La spécificité et la force du mouvement résident dans l’approfondissement du commun qu’il génère. Et celui-ci a encore à ce stade besoin de se propager, de laisser s’ériger une volonté toujours plus générale, afin d’établir un rapport de force positif et décisif.

Les propositions visent toutes à ramener le débat au sein de l’hémicycle, ou du moins lui faire reprendre des formes institutionnelles. Le ministre de l’intérieur était entendu par l’Assemblée puis le Sénat. Le Premier ministre passait son grand oral au Palais Bourbon. Certains proposaient une motion de censure. D’autres de dissoudre l’Assemblée. D’autres encore voulaient la tête du Premier ministre ou envisageaient un référendum. Jusqu’au calendrier de report proposé par Edouard Philippe qui vise à suspendre les mesures jusqu’aux prochaines élections européennes. Bref, tous les artifices de la 5e République qui agonise sous nos yeux étaient conviés pour proposer une issue dans le cadre de celle-ci.

C’est ne pas voir que ce mouvement des Gilets Jaunes exprime non plus seulement la défiance mais désormais le rejet des pratiques et des politiques qui sont le fruit de cette 5e République. Il n’est pas anodin de noter que les revendications du mouvement des Gilets Jaunes partent de problématiques que le quinquennat Macron a déjà traitées : Macron a, depuis 18 mois, fait un choix assumé de redistribution dans l’ordre économique et social avec sa prétendue théorie du ruissellement et des premiers de cordée. Pourtant, c’est la demande de justice sociale qui anime le mouvement, celle d’une juste contribution de tous à proportion de ce qu’il gagne et d’’une juste redistribution qui permette de vivre en commun. C’est l’augmentation du SMIC qui est réclamée pour vivre enfin dignement. De même, Macron a, dès l’été 2017 puis au printemps 2018, rendu sa copie à propos de la vie démocratique, mesurettes pour maintenir en place les mêmes dépositaires de la vie publique. Pourtant, c’est l’exigence démocratique, celle de la proportionnelle, de la limitation du cumul des mandats, de la révocabilité des élus, de la limitation des traitements des hauts-fonctionnaires, de l’effectivité du référendum d’initiative citoyenne, de la Constituante même, qui s’affirment de plus en plus chez les Gilets Jaunes. Dans un cas comme dans l’autre, les sujets avaient été traités par le pouvoir en place sitôt son élection et la contestation ne s’installe donc pas sur un vide. Elle vient d’un désaveu de politiques qui trouvaient leur légitimité dans le cadre institutionnel de la 5e République.

Dans un cas comme dans l’autre, la réponse institutionnelle, fruit de l’élection et œuvre élyséenne sous couvert du Parlement, a échoué. Démonstration est faite que le cadre lui-même n’a été capable de créer ni du consensus, ni même du consentement. Il faut être politiques ou médias, pareillement à contretemps, pour encore chercher à trouver refuge dans la torpeur de ce cadre institutionnel désavoué. Et si tout ce que l’espace public compte de personnel du vieux monde se raccroche à celui-ci comme à une bouée de sauvetage, il faut s’interroger sur les raisons.

On comprend bien sûr l’intérêt manifeste pour les uns à se retourner au plus vite dans ce cadre. Ils espèrent ce faisant briser l’élan démocratique et circonscrire les revendications sur des problématiques -la taxation sur les carburants par exemple- qui éviteront de voir émerger une revendication de structure. Les réponses ponctuelles éviteraient à la plaine de s’embraser. Déjà le gouvernement a senti ce mardi qu’il fallait lâcher du lest quand les Gilets Jaunes qui étaient attendus à Matignon annonçaient vouloir mettre sur la table l’augmentation du Smic mais aussi un changement des règles du jeu lors des élections. Obliger le mouvement des Gilets Jaunes à se réinscrire dans le cadre institutionnel est un piège : c’est le contraindre à changer de nature avant même qu’il ait acquis sa pleine maturité et qu’il soit en capacité d’établir un rapport de force significatif. C’est le forcer à s’auto-limiter.

D’autres, malgré leurs atours révolutionnaires, se trompent en précipitant eux-aussi le retour dans le cadre institutionnel de manière anticipée. La crainte d’être soi-même emporté par la vague destituante joue à plein pour celles et ceux qui petit à petit ou d’un coup d’un seul ont fait le choix de s’institutionnaliser. Pourtant, leur assise populaire devrait les pousser à laisser les problématiques continuer à surgir, à s’approfondir, et à infuser dans l’esprit d’un nombre toujours plus important de gens. Dès lors, couper court à cela serait freiner à la fois quantitativement mais aussi qualitativement le souffle populaire de la transformation.

D’autres encore veulent calquer de vieilles recettes qui ne correspondent pas à la nature du mouvement des Gilets Jaunes. Il ne saurait être question de convergence des luttes ou de réintroduction de cadres intermédiaires là où le mouvement se définit non pas par un rapprochement de combats épars mais par un amalgame à partir du commun et un dépassement de la question sociale dans l’ordre démocratique : dignité et souveraineté, tel est le point de jonction déjà atteint et qui ouvre tous les possibles. Aujourd’hui le seul retour à l’ordre qui vaille, c’est le retour à l’ordre des droits.

Le temps institutionnel viendra. Non pas pour se réinscrire dans un cadre préétabli mais pour en changer. Nous n’y sommes pas. La force du mouvement, c’est son élan démocratique. Grossisse la vague.

François Cocq

Un commentaire sur “Le piège du corset institutionnel

  1. Meimon alex dit :

    Merci pour votre analyse très fine . On mesure que rien ne sert de courir, il faut partir à point!
    La parole du peuple est reine pour combattre les entourloupes du roi et de ses valets.

    J'aime

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