Gilets Jaunes : quand le souffle démocratique échappe aux grilles préétablies

C’est décidément un gouffre qui sépare l’aspiration populaire portée par les Gilets Jaunes de la perception qu’en a la société des bien-pensants. L’Acte V du samedi 15 décembre et les interprétations qui en sont données témoignent outrageusement du besoin pour le pouvoir et ses commentateurs de faire rentrer le mouvement des Gilets jaunes dans des cases préétablies pour mieux le circonscrire. Or le mouvement s’est justement constitué en extériorité volontaire par rapport au cadre où l’on voudrait le ramener. Loin de l’essoufflement, le mouvement ne peut dès lors que s’enraciner.

Loin de ce qu’est la réalité matérielle d’une mobilisation, du rôle du calendrier, de la vie de famille, des affres des éléments climatiques, de la fatigue inhérente à la poursuite en parallèle d’une vie professionnelle, les commentateurs ont voulu voir un essoufflement dans la mobilisation de ce samedi. C’est un contre-sens. Contre-sens d’autant plus profond que le mouvement des Gilets opère justement sa mue.

Après que Macron a été obligé de lâcher dans la semaine une aumône, insuffisante certes, qui ne touche pas à la répartition des richesses et préserve encore et toujours les intérêts des siens biens sûr, mais une aumône tout de même, soit plus que ce que le mouvement social a pu obtenir depuis des années en galopant derrière des ballons, la revendication dynamique du mouvement des Gilets Jaunes émerge comme un étendard : la question démocratique est centrale et affirme la volonté populaire de reconquête de notre souveraineté.

Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) était ainsi partout ce samedi. Non comme une revendication ultime, mais comme une porte d’entrée invitant le peuple à se refonder lui-même. Il est frappant qu’aux côtés du RIC ait grandi en parallèle sur les banderoles et sur les ronds-points la revendication d’une 6° République ou encore celle d’une Constituante. Non seulement le rétablissement d’un ordre démocratique juste a été mis à l’ordre du jour, mais il ne suffira pas d’un hochet pour contenter les gens.

C’est pourtant la tentative d’enfermement à laquelle se livre, dans un réflexe de Caste apeurée, la bonne société. Voyez Edouard Philippe qui, dans le journal économique Les Echos, s’empresse désormais d’évoquer le RIC et même sa légitimité : « Ce débat aussi, nous allons l’avoir. Je ne vois pas comment on peut être contre son principe. Le référendum peut être un bon instrument dans une démocratie, mais pas sur n’importe quel sujet ni dans n’importe quelles conditions. C’est un bon sujet du débat que nous allons organiser partout en France ». Macron et Philippe acceptent la discussion sur le RIC en espérant que cela coupe court au processus de délégitimation de l’ensemble de la sphère démocratique qui a progressivement détourné la fonction représentative pour agir à sa guise derrière un paravent délégatif indépendant des citoyens.

Dans un ordre registre, l’éditorialiste de France-Inter Thomas Legrand offrait comme seul horizon aux Gilets jaunes de rentrer dans ses cases à lui et aux siens. Il intimait l’ordre aux Gilets Jaunes de se constituer sous forme représentative pour devenir à son tour un de ces corps intermédiaires aujourd’hui destitués dans le peuple mais auxquels se raccrochent les tenants de l’ordre ancien. Bref revenir aux vieux pots qui servent à servir à soupe au même petit monde.

225 ans après, le débat démocratique ressurgit donc. Avec toujours d’un côté la volonté populaire et de l’autre ceux qui cherchent à se raccrocher aux cadres anciens garants de leur rente de situation. Maximilien Robespierre nous mettait déjà en garde le 25 décembre 1793 à ne pas poser une grille de lecture qui emprisonne sur des phénomènes nouveaux : « Il ne faut pas chercher dans les livres des écrivains politiques, qui n’ont point prévu cette révolution, ni dans les lois des Tyrans qui, contents d’abuser de leur puissance, s’occupent peu d’en rechercher la légitimité ». Le courant va continuer à se déverser et, qui sait, ouvrir de nouveaux possibles. Le cadre institutionnel de la5° République agonisante n’est pas un absolu. Les corps intermédiaires ont été balayés. La légitimité populaire du Souverain défait celle de l’élection qu’il avait lui-même érigée. La représentation nationale, pour légitime qu’elle soit, est jugée insuffisante à elle seule pour faire peuple.

De nouveaux horizons sont à découvrir. Comme l’œuvre inachevée de 1793 encore quand, en novembre, le congrès des sociétés populaires du midi, tout en réaffirmant que la Convention nationale est « le seul centre d’unité auquel doivent se réunir tous les bons citoyens », lui demandait aussi de décréter « qu’il sera fait chaque année des réunions générales d’un membre de chaque société populaire dans les lieux désignés par le corps législatif ». Autrement dit ériger un contre-pouvoir populaire tout en ayant la sagesse de l’auto-limiter en précisant que ces assemblées de délégués des sociétés populaires ne pourraient se déclarer permanentes.

Le mouvement des gilets jaunes ne s’essoufflerait que s’il acceptait de rentrer dans les cases qui lui seraient imposées. N’en déplaise à ceux qui n’aspirent qu’à ça, sa dynamique interne l’en préserve. Le courant populaire est sorti de son lit et n’entend pas y retourner avant de s’être doté des moyens d’exercer à l’avenir sa pleine souveraineté dans une démocratie renouvelée.

François Cocq

4 commentaires sur “Gilets Jaunes : quand le souffle démocratique échappe aux grilles préétablies

  1. Pantigny Sylviane dit :

    Belle analyse mais je ne vois pas comment sortir de l 5eme république sans d’abord en utiliser les codes. C’est à dire le vote.

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  2. Lunesoleil dit :

    Pour bien comprendre l’acte 5 qui ne peux être exprimé par ceux qui l’on véritablement vécus.
    J’ai quand même été surprise par son essoufflement qui n’en était rien Samedi

    Comme on pourrait le constater par ce témoignage.
    Ce que je trouve dommage c’est la volonté de castaner qui aurait demandé d’abandonner les ronds points, car il y avait une forte solidarité entre les Gilets Jaunes qui se préparaient pour nombreux à vouloir y passer noël, pour certainement ne pas être seul ?

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