Sans majorité ni opposition : l’agonie de la représentation

Les fins d’année ne sont pas forcément l’heure des bilans. Mais elles sont du moins l’occasion de faire des points d’étape. Surtout quand le fait majeur démocratique qui traverse l’Europe, le refus populaire de délégation de pouvoir par déficit de représentation, s’invite désormais aussi clairement dans notre pays. Le sondage Elabe ci-contre publié le 19 décembre le donne à voir pour la première fois de façon aussi nette : après l’expulsion de la majorité de sa tâche de représentation, ce sont les oppositions qui sont à leur tour mises de côté.

Les lecteurs réguliers de ce blog connaissent mon analyse par ailleurs développée dans mon livre Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire : la machine de l’alternance entre la social-démocratie et la démocratie chrétienne qui a fonctionné pendant trois décennies s’est grippée à trop converger sur une même politique dictée par Bruxelles. Au tournant des décennies 2000-2010, les grandes coalitions ont été une réponse de système à la crise démocratique en gestation, avec un point d’orgue en 2014 : 16 des 28 gouvernements de l’UE étaient de type grande coalition. Mais depuis 2015, tout a basculé : de l’Espagne à l’Italie en passant par l’Autriche ou l’Allemagne, les citoyens, en conscience, font le choix de refuser non seulement des majorités aux uns et aux autres, mais préfèrent le blocage démocratique à la perte de souveraineté résultant d’une délégation de pouvoir à des grandes coalitions. Les derniers exemples en date le donnent encore à voir : la grande coalition bancale belge a succombé cette semaine tandis que la Suède, sans majorité depuis les élections de septembre, a vu le Parlement rejeter le budget proposé par le gouvernement « technique » et adopter le budget de l’opposition ! Le château de carte démocratique continue à s’effondrer au niveau du vieux continent.    

Immanquablement, la France doit faire face à cette lame de fond qui traverse l’Europe. Mais elle le fait en décalé, Emmanuel Macron ayant réinventé le concept de grande coalition en étant une grande coalition à lui tout seul. Pour autant, l’élection présidentielle n’a pu purger la vague destituante. Le temps de la rupture ne pouvait être qu’à venir. Voilà où j’en étais de mes réflexions il y a quelques mois à la parution de mon livre. Je préconisais alors de chevaucher la question de la souveraineté populaire non comme un supplément d’âme, mais comme la réponse à l’aspiration la plus profonde du corps politique pour restaurer la dignité et la capacité de décision des citoyens dans l’ordre démocratique et, partant de là, redéfinir et installer collectivement ce qui est bon pour tous.

Depuis le mouvement des Gilets Jaunes est passé par là. Il donne à voir la force propulsive et dynamique de la question démocratique et sa capacité d’entraînement sur la question sociale. Il confirme surtout la rupture du consentement qui traduit le conflit entre deux légitimités : celle de l’élection présidentielle, supposée populaire mais délégative, et celle du Souverain, le peuple, qui devrait être permanente. La nature de la fonction de représentation s’en retrouve posée comme elle ne l’avait plus été depuis plus de deux siècles.

Ce paradigme, justement parce qu’il se construit en extériorité avec les champs institutionnels et électoraux, impacte violemment ceux-ci. L’étude Elabe comme les récentes enquêtes sur l’exécutif en attestent. Le pouvoir est dépouillé de son consentement et de sa légitimité : Macron ne reçoit plus le soutien que de moins d’un quart de l’électorat et cristallise dans le même temps le rejet. Mais désormais, les oppositions elles-mêmes ont disparu. A la question « Selon vous, parmi les listes suivantes, qui incarne le mieux l’opposition à Emmanuel Macron et au gouvernement d’Edouard Philippe ? », les gens répondent majoritairement (53%) : Personne ! Toutes les organisations se retrouvent à un niveau résiduel (LR 6%, PS 3%, PCF 2%), ou désormais très faible (LFI 17% en recul de 8%, RN 18%). L’opposition institutionnelle n’a pas simplement été parcellisée, elle s’est volatilisée. Seuls les Gilets jaunes trouvent grâce aux yeux des gens, 23% les reconnaissant comme principale force d’opposition, faisant d’autant plus reculer les forces institutionnelles (LR 4%, LFI 12%, RN 13%).

C’est là un paysage politique qui mérite d’être analysé à la hauteur de ce qu’il est : il n’y a plus ni majorité, ni d’opposition. Le champ institutionnel est déserté. L’imaginaire de représentation s’est éteint. Ce n’est plus juste une grève civique telle qu’elle se manifeste lors des scrutins électoraux. Celle-ci pouvait alors être entendue comme un signal. Nous n’en somme plus là. Il s’agit désormais d’une séparation assumée entre le corps électoral et ses représentants. Vouloir y répondre dans le seul champ institutionnel serait alors une erreur : ce serait se retrouver seul sur la scène d’un théâtre d’ombres habité par les fantômes de Macron et de ses congénères. Ceux-là ont théorisé une politique du vide seule à même de maintenir plus ou moins à flot un pantin qui n’existe que parce que le paysage est arasé autour de lui.

Le défi pour2019 (et au-delà) est immense. Il passe par la refonte en profondeur de l’exercice de la souveraineté. Pas simplement avec des outils ponctuels comme le RIC, certes nécessaires mais insuffisants, mais bien par la redéfinition par le peuple lui-même de ce qu’il entend mettre en commun et de comment il entend exercer sa souveraineté. La 6e République et la Constituante n’apparaissent désormais plus comme une réponse à l’agonie de la 5e République, mais comme une exigence à une expression populaire majoritaire. Dans et hors le champ institutionnel. Dans les assemblées et lors des campagnes électorales, où Macron n’est plus un objet en soi qui mérite référendum. Mais plus encore dans des expressions autonomes des mouvements qui entendent ouvrir l’horizon démocratique et humaniste de la révolution citoyenne pour construire des majorités populaires.

François Cocq

7 commentaires sur “Sans majorité ni opposition : l’agonie de la représentation

  1. sylvianepantigny dit :

    Dans l’optique de votre analyse, comment voyez-vous le rôle de notre mouvement ? Je participe à une réunion de GJ ce soir et je comptais les informer de l’ouverture sur notre site d’une mise en discussion de la proposition de loi concernant le RIC. Que me conseillez vous ?

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    • francoiscocq dit :

      Bonjour, le mouvement doit être décalé par rapport au groupe parlementaire qui lui joue son rôle (brillamment) dans le cadre institutionnel. Le mouvement doit être au-delà du RIC, élargir sur la reconquête concrète de la souveraineté pour faire émerger un modus operandi à venir. Le RIC n’est qu’une porte d’entrée à ce débat et c’est bien que nos parlementaires s’en saisissent. Mais l’objet réel est la refondation du peuple par lui-même. Il faut ouvrir cet espace imaginaire chez le plus grand nombre tout en y apportant nos propositions. Se contenter du RIC, c’est refermer le débat comme le souhaite Macron et tous ceux qui veulent vite revenir à l’abri du cadre institutionnel.

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  2. Dominique C dit :

    Désolée, point technique: vos images sont illisibles (définition et taille insuffisantes)

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  3. Dominique C dit :

    Pardon, je n’avais pas essayé le lien, trompée par l’expression « ci-contre »

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  4. micmousse dit :

    le choix de faire des convergences/magouilles avec des PS d’APRES a clairement cassé la dynamique de la Fi
    Avec son programme l’AEC qui comprend le R.I.C. mais pas que , la Fi est précurseur des gilets jaunes .Seulement ce changement de stratégie prouve que la Fi n’est pas fiable non plus puisqu’elle accepte sur ses listes des PS qui ont participé à notre massacre social ( ici ,je ne montre pas les socialistes et les communistes qui se disent Fi depuis longtemps et qui ont signé la charte de soutien à l’AEC)
    Pour autant le programme de la Fi est toujours autant nécessaire pour apporter une base , d’autant que je ne fais pas du tout confiance aux gilets jaunes pour apporter une solution politique globale , pas parcequ’ils sont limités intellectuellement comme le prétend Macron et ses valets , mais parceque il y a actuellement trop de forces opposées au sein des GJ
    Les propositions des GJ ressemblent à celles de la Fi , c’est bien , je les soutien et si les déclarations de candidature de F Lalanne sont risibles , il ne faut pas perdre de vue toutes les autres tentatives GJ qui divisent autant les GJ eux-mêmes que l’ensemble des français et d’autres qui rassemblent mais sur queques mesures qui ne font pas une politique
    Même en 1789 et ensuite , les gilets jaunes de l’époque se sont fait représenter .Alors que la Fi fasse des propositions , qu’elle les soutienne et qu’elle se tienne prête à nous représenter en incluant des gilets jaunes mais surtout en reprenant leurs propositions pour un Avenir En Commun

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  5. […] ont voté, c’est à eux que je dois rendre des comptes ». La dérobade est aisée alors que la perte de confiance de tant d’électeurs se traduit par une abstention massive et que l’élection de la plupart des représentants ne […]

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