Macron : la politique par le vide

Alors que la mobilisation des Gilets Jaunes se poursuit et imprègne de semaine en semaine toujours plus profondément la société de ses revendications d’intérêt général pour plus de justice sociale et pour que le peuple recouvre l’exercice de sa souveraineté de manière pleine, entière et permanente, dimanche 27 janvier, les « Foulards rouges » vont se réunir en contrepoint. Olé ! Ceux-là seront immanquablement présentés comme l’émanation de la « majorité silencieuse », réduction de la politique à l’argument du nombre décrété ex-nihilo pour mieux soustraire le débat à la fabrique des idées et à la recherche du consensus.

Je vous livre ci-dessous un court extrait du livre que je publierai au mois de février, L’impératif démocratique, De la crise de la représentation aux Gilets jaunes (Editions du Borrego), et qui traite du sujet.

L’argument du nombre

Désormais seul en première ligne, le président est confronté à l’argument du nombre. Il lui fallait donc pouvoir le retourner en le détournant. Et de fait, l’argument du nombre appliqué aux personnes mobilisées est devenu l’outil de dénigrement de masse du pouvoir. Il peut prendre deux formes : la minoration de la mobilisation et/ou le fait de lui opposer une « majorité silencieuse ».

Pour ce qui est de minorer les manifestants, la Caste a versé dans le scientisme. On avait ainsi vu apparaître sous Nicolas Sarkozy un comptage prétendument indépendant des manifestants contre la réforme des retraites. Abandonné depuis, cet artifice est réapparu avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron. Et cette fois les évaluations se parent non seulement d’indépendance, mais aussi d’un aspect pseudo scientifique qui voudrait faire taire toute contestation des chiffres. Depuis 2018, les medias du système ont ainsi cotisé à un pot commun pour afficher des chiffres qu’ils voudraient incontestables[1]. Terrible manipulation où l’ensemble du pouvoir oligarchique se serre les coudes. Insuffisante cependant. Les formes de mobilisation s’adaptent. Si durant le mouvement des Gilets Jaunes le pouvoir a rabâché « l’essoufflement » pour mieux le susciter, gouvernement et laquais ont été pris à leur propre piège. L’extinction du mouvement annoncée par avance au lendemain des fêtes de fin d’année s’est en réalité transformée en une recrudescence des personnes dans l’action début 2019.

Dès lors c’est sur un autre terrain que les gouvernants cherchent à manipuler l’opinion. Ils voudraient coûte que coûte afficher le caractère minoritaire des mouvements auxquels ils sont confrontés. A l’expression populaire, les « belles personnes et honnêtes gens» opposent alors leurs prétendus thuriféraires rassemblés sous le terme de « majorité silencieuse ». Le procédé n’est que trop connu du camp conservateur. Les termes mêmes apparaissent sous la restauration, avant d’être devenus d’usage courant avec Georges Pompidou puis Valéry Giscard d’Estaing. Plus près de nous, Dominique De Villepin ou Nicolas Sarkozy y ont eu recours. Jamais en retard pour galvauder le sens des mots et rallier le camp d’en face, les ministres de François Hollande aussi en 2016 à l’occasion de la loi travail. Puis ceux d’Emmanuel Macron ont emboîté le pas, tant à l’occasion des mobilisations contre l’ouverture à la concurrence de la SNCF au printemps 2018 que lors du mouvement des Gilets jaunes. Et peu importe que dans le même temps les sondages aient attesté d’un soutien des Français aux Gilets jaunes atteignant jusqu’à 85%, le concept de majorité silencieuse repose exclusivement sur le principe déclaratif et la reprise en boucle par toute la chaîne de la bien-pensance : la majorité n’a plus besoin d’exister, elle se décrète.

Désormais, par une curieuse inversion des genres, le juge de paix serait donc non plus l’expression d’une volonté collective mais la non-expression. Mais alors la non-expression de quoi ? Celles et ceux qui ont recours à cet artifice pratiquent la politique du vide et cherchent à retirer au débat public toute substance pour fonder du consensus sur du rien. Ce faisant, c’est l’incubateur et l’émetteur même de cette volonté qu’ils mettent sur la touche : le peuple, à qui l’on retire le droit de se comporter en communauté politique des citoyens actifs.

[1]Les Echos, l’AFP, Europe 1, RTL, France Inter, BFM TV, France 2, Le Figaro, Libération et Médiapart, ainsi qu’un ensemble de publications régionales, ont ainsi fait appel au cabinet Occurence pour réaliser lesdits comptages

2 commentaires sur “Macron : la politique par le vide

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