« Les gens demandent à être traités en citoyens actifs »

Retrouvez-ci-dessous mon interview dans le journal Première heure et publiée le 22 mars.

Adjoint (La France insoumise) au maire de Champigny, François Cocq publie «L’Impératif démocratique. De la crise de la représentativité aux Gilets jaunes» (156 pp, Eric Jamet Editeur, 11 €). «Les  problématiques posées par les Gilets jaunes sont tout sauf anodines, prévient l’auteur dans sa Préface. Partant d’une étincelle réclamant plus de justice fiscale et donc sociale, elles ont quasi immédiatement embrasé la plaine des revendications démocratiques.» Dans cet entretien, M. Cocq donne son interprétation de l’origine du mouvement des Gilets jaunes, évoque leurs revendications, et s’explique sur la montée de la violence réciproque Gilets jaunes/Gouvernement. Enfin, M. Cocq, dont les relations ont été houleuses avec Jean-Luc Mélenchon, dit un mot des désaccords avec lui. Outre ce livre consacré aux Gilets jaunes, l’élu a publié «Alerte à la souveraineté européenne! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire» (120 pp. Eric Jamet Editeur) dans la perspective des élections européennes.

Première Heure : Avez-vous vu venir le mouvement des Gilets jaunes?

François Cocq : Sans nul doute. Mais, vous savez, avoir eu raison trop tôt sans avoir été capable d’en convaincre le grand nombre, c’est avoir eu tort. Donc j’assume cette part d’échec. Car bien évidemment tous les ingrédients étaient sous nos yeux qui ne pouvaient que conduire à une irruption citoyenne. Début 2018, je sortais un essai, «Alerte à la souveraineté européenne», qui analysait les blocages électoraux structurels qui traversent toute l’Europe. Ce qui apparaît, c’est un hiatus entre deux légitimités : celle des urnes, indiscutable, et la volonté populaire, inaliénable et qui s’en défie de plus en plus. Cela conduit immanquablement à une perte du consentement, source de confrontation. La France pouvait d’autant moins échapper au phénomène que M. Macron est une synthèse de tous ces maux. Or en France et en Europe, nous dévalons la pente démocratique en vitesse accélérée. Mon dernier ouvrage, «L’Impératif démocratique», part d’un phénomène structurel qui change la nature des principes d’organisation de la cité humaine : la moitié des pays d’Europe, 14 sur 28, sont gouvernés par des coalitions qui n’ont pas de majorité au sein de leur propre parlement. Nous entrons dans le temps de la démocratie minoritaire. La France en est certes protégée par le verrou démocratique que sont les institutions de la Ve République. Pour autant, M. Macron n’a recueilli l’adhésion que de 18% des inscrits au premier tour et le vote de 45% d’entre eux au second tour. Dès lors, quand il applique une «impolitique», c’est-à-dire une politique qui sert les intérêts d’une caste et non l’intérêt général, il suscite une réaction populaire : le mouvement des Gilets jaunes.

PH : Quelles sont les revendications qui vous semblent légitimes?

FC : Ce mouvement est né d’une double revendication : sociale d’un côté, démocratique de l’autre. Fidèle à notre histoire, le peuple s’est saisi de l’aspiration partagée à plus de justice fiscale et à une meilleure répartition des richesses pour remettre sur la table le substrat fédérateur et républicain qui nous lie par
le contrat social : la capacité de décider collectivement de ce qui est bien pour soi et de ce qui est bon pour tous. Pardelà le retour de l’ISF, la révision de la TVA ou l’augmentation du nombre de tranches de l’impôt sur le revenu, les gens n’en peuvent plus de subir la monarchie présidentielle. Ils demandent à être traités en citoyens actifs et être associés à ce titre à la décision de manière permanente. Le référendum d’initiative citoyenne (RIC) participe de cela mais il n’est qu’une porte d’entrée pour penser la fabrique d’une volonté commune et la réappropriation collective de la décision.

PH : De quoi aurait besoin ce mouvement pour aboutir au plan politique?

FC : Ne vous y trompez pas : la réussite du mouvement des Gilets jaunes ne se jugera pas à sa capacité à
entrer dans les cases traditionnelles ou à formaliser une liste pour les élections européennes. Au contraire, c’est en mobilisant les énergies en dehors du champ institutionnel qu’il a ramené la solidarité sur les ronds-points et la «politeia» dans la vie de la cité. La puissance du mouvement réside dans sa
capacité à infuser dans la durée. En cela, les Gilets jaunes ont déjà gagné.

PH : Certains sont frappés par la brutalité dont le mouvement des Gilets jaunes a été l’objet.

FC: Très vite, le niveau de conflictualité a été élevé. Le pouvoir a sciemment fait le choix d’une répression féroce qui visait à placer le chef de l’Etat à la tête du Parti de l’ordre. Pour un gain politique supposé, le président Macron et son ministre de l’Intérieur Christophe Castaner étaient près à infliger des dégâts humains considérables : des dizaines de personnes éborgnées, mutilées, traumatisées. Le recours à
une violence a été théorisé comme une manière de faire taire toute opposition populaire. Ce faisant, M. Macron a rejoint le clan des libéraux qu’il prétend pourtant combattre, ceux qui, à l’image du hongrois Viktor Orbàn, sont des dévots de la mondialisation libérale et recentrent l’action de l’Etat autour des questions de «sécurité intérieure» pour faire taire toute contestation de leur action. Condamnée par le Parlement européen, sommée de rendre des comptes par le Haut-commissariat aux Nations-Unies pour les Droits de l’Homme pour un «usage excessif de la force», la France a été manipulée par ceux qui devraient la servir : la République a été abaissée.

PH : Certains ont cru voir la réapparition d’une lutte des classes. Etes-vous d’accord avec cette analyse?

FC : Ce qui est sûr, c’est que la peur a changé de camp avec la réapparition de l’expression visible et matérielle de la colère populaire. Une certaine caste a pris peur de la dimension insurrectionnelle des Actes III et IV les 1er et 8 décembre. D’ailleurs, le plan d’action et le Grand Débat annoncés dans la foulée en sont la résultante. Le président Macron a été obligé de lâcher du lest mais à sa manière, sans rien céder sur le fonds : les 10 milliards d’euros ne touchent pas à la répartition des richesses, les gens se
paient eux-mêmes avec leur propre argent. «En même-temps», le grand débat est un artifice qui autorise la parole mais sans donner la décision finale au peuple. Non seulement rien n’est réglé, mais la réapparition de la violence en dit long sur l’incapacité de nos cadres institutionnels à créer du consensus. La confrontation chère à Machiavel et qui nourrit la politique n’a plus aujourd’hui comme vecteur d’expression que la rue. C’est le résultat de pratiques qui ont confisqué l’exercice de souveraineté au peuple. Il est urgent de répondre à cet impératif démocratique en complétant notre modèle par une capacité d’intervention citoyenne directe permanente, faute de quoi la démocratie elle-même sera sous la menace de tentations autoritaires et identitaires.

PH : Samedi a donné lieu à de graves débordements sur les Champs-Elysées. Les condamnez-vous?

FC : Premier constat : la répression par la violence théorisée par MM. Macron, Castaner & Co ne ramène ni la sécurité, ni la sûreté. Au contraire, le degré de violence s’est intensifié. Deuxième constat : comme M. Macron ne règle rien, nous voilà repartis de zéro. Entre les Actes III et IV de décembre qui étaient déjà violents et l’Acte XVIII, quelles réponses ont été apportées? Aucune ou presque. Le Grand Débat est confiscatoire puisque c’est le président qui en tirera les conclusions. Dans le même temps, le Premier ministre s’exprime contre le RIC et le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, annonce qu’il n’y aura pas de «redistribution». La colère ne peut pas retomber face aux provocations d’un président qui se pavane dans un restaurant d’altitude à La Mongie, tandis que le peuple se mobilise au même moment pour la fin du mois et pour le climat. Au-delà, lors de l’Acte XVIII, ce sont des casseurs, pas des Gilets jaunes, qui ont agi. Comment les en empêcher?

PH: Vos relations avec Jean-Luc Mélenchon paraissent compliquées

FC : La noblesse de la politique, c’est de pouvoir avoir des confrontations intellectuelles et stratégiques. Il y a presque un an de cela, j’ai posé à la fois un diagnostic sur le fonctionnement de La France insoumise, et j’ai aussi affiché d’abord en interne puis publiquement un désaccord sur la réinscription affichée de La France insoumise dans un paysage gauche-droite insuffisant à englober l’ensemble des demandes populaires. En décidant d’araser la gauche pour en ramasser les débris, Jean-Luc Mélenchon s’est repositionné dans un camp sans pour autant chercher à le rassembler. Il a pour cela mis (temporairement?) de côté l’idée de fédérer le peuple sinon par petits bouts. Mais le peuple est indivisible. Cela s’est vu, et l’échec est double comme on le constate. La politique politicienne n’a plus droit de cité à l’heure où les gens recherchent de la cohérence dans l’action et dans la durée pour accepter de revenir dans le jeu politique. Ce désaccord m’a valu injures et oukases mais qu’importe : rien ne m’a jamais et ne me fera jamais dévier de mon engagement républicain pour l’humanisme émancipateur. Celui-ci ne passe plus par la recherche de majorités électorales introuvables et factices, mais par l’émergence d’une majorité populaire pour faire sens commun et porter l’intérêt général. Je m’y attelle…

Propos recueillis par Hervé Guénot

3 commentaires sur “« Les gens demandent à être traités en citoyens actifs »

  1. daniel BRETON dit :

     » j’ai aussi affiché d’abord en interne puis publiquement un désaccord sur la réinscription affichée de La France insoumise dans un paysage gauche-droite insuffisant à englober l’ensemble des demandes populaires. En décidant d’araser la gauche pour en ramasser les débris, Jean-Luc Mélenchon s’est repositionné dans un camp sans pour autant chercher à le rassembler  » .
    Pardon ! mais j’ai des difficultés à comprendre  » reinscription affichée de la FI dans un Paysage gauche droite insuffisant à englober……. ????? je pige pas ! . JLM s’est repositionné dans un camp sans pour autant chercher à le rassembler ??? quel camp ??? repositionnement (quel repositionnement ? ) . Ces déclarations prises dans leur globalité n’ont pas de signification précise pouvant me permettre de bien comprendre . J’espere malgré tout qu’a l ‘occasion vous retrouverez tous les deux le moyen , la solution , pour vous revoir . F Cocq est un élément important , un stratège …. indispensable à la FI . J’adore JLM personnage clé , leader incontestable , incontesté , dans l’aventure de cette nouvelle GAUCHE , mais putain quel caractère , (je ne dois pas me tromper ?) .

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    • Adinaclo dit :

      Moi aussi j ai beaucoup déploré ce désaccord (un peu trop tonitruant de la part de JLM que j admire pour sa culture et sa pedagogie). Espérons qu il ne s agit que d une brouille passagère car les analyses de François sont toujours pertinentes et je ne veux pas être obligée de choisir l un plutôt que l autre . On a besoin de tous , amis . Faites la paix

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  2. Antoine dit :

    Bonsoir,

    Que pensez-vous de la création par votre compère Georges Kuzmanovic du mouvement ou parti « République Souveraine » ? Manifestement il a décidé de fonder un mouvement portant la ligne politique qu’il préconise, et à laquelle vous pourriez vous associer…

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