Démocratie minoritaire et logiques managériales

En préparant la conférence que j’animerai ce samedi à Alès à l’invitation de Christophe Gache et du Mouvement des citoyens du Gard autour de mon livre L’impératif démocratique, j’actualise mes données. Je reviendrai bien sûr à cette occasion sur la manière dont le référendum contre la privatisation d’Aéroport de Paris peut marquer une étape de reconquête populaire de notre souveraineté. Mais je constate aussi en parallèle qu’au lendemain des européennes, l’entrée dans l’ère de ce que j’appelle dans mon livre la démocratie minoritaire est désormais assumée en tant que telle à travers l’Europe. Au point d’opérer une jonction jusque dans les termes entre la pratique électorale et la gestion managériale du capitalisme financiarisé.

L’évènement est passé pour beaucoup inaperçu au lendemain des européennes mais je le resitue. Les élections législatives danoises ont eu lieu le 5 juin. Les sociaux-démocrates l’ont emporté. Du moins en apparence. Le parti de Mette Frederiksen, s’il devance la droite, recule en effet de 0,4 points par rapport au précédent scrutin législatif et ne totalise que 48 députés sur 179. Non seulement Mette Frederiksen n’est pas en capacité de former une majorité, mais la droite non plus.

Nous sommes donc typiquement dans le phénomène que je décris dans mon livre où après trois décennies d’alternance entre la social-démocratie et la démocratie chrétienne sur des politiques de plus en plus convergentes, les grandes coalitions sont venues suppléer le désaveu électoral qui frappait les frères siamois du bipartisme, avant d’être elles-mêmes rendues électoralement inconstructibles au milieu des années 2010, les peuples préférant l’émiettement à toute délégation de souveraineté. Tel est le processus destituant appliqué au champ politique et qui recouvre actuellement la situation de la moitié des gouvernements en Europe.

Mais devant cet état de fait, les vieux partis théorisent désormais la démocratie minoritaire. Ils assument le fait de gouverner en étant minoritaires au sein de leur propre parlement. Ainsi, au Danemark, les sociaux démocrates ont décidé, comme l’avait fait le PSOE par exemple en Espagne, de gouverner seul malgré une assise parlementaire des plus restreintes. La méthode de gouvernance consiste alors à aller chercher d’un côté des appuis ponctuels sur les questions de l’état-providence hier si cher aux pays scandinaves, d’un autre côté les soutiens nécessaires sur les questions d’immigration et de sécurité. Bref, établir des majorités circonstance à géométrie variable. Dès le lendemain du scrutin, Mette Frederiksen annonçait ainsi sa volonté de construire des « majorités de projets ».

Nous y voilà. Les majorités de projets. Le vocabulaire est lourd de sens. Il s’inscrit dans la filiation des contrats de projets que met en œuvre le capitalisme qui précarise. Il se place dans le droit fil des contrats de mission qui en sont la déclinaison libérale qui cherche à s’imposer dans le secteur public. Voilà donc que la démocratie se pare des atours de l’émiettement idéologique si cher à l’individualisme qui ravage nos sociétés depuis trois décennies.

Et on peut toujours compter sur les sociaux-démocrates pour être les premiers à cotiser à la logique libérale pour conserver sous une forme ou sous une autre une rente de situation. La social-démocratie a en effet été la première à plonger à la fin de l’ère du bipartisme. C’est elle qui la première a payé électoralement cher le prix de ses compromissions dans les grandes coalitions. Aujourd’hui, elle profite d’un mini-revival en Europe mais en ayant abandonné toute possibilité et dès lors toute ambition majoritaire. Que nenni ! Elle s’en contente et se fourvoie donc tête la première dans cette démocratie minoritaire qui rompt avec la souveraineté des peuples pour basculer dans l’âge de la captation électorale de souveraineté par une minorité.

Nous analyserons tout cela plus en détail samedi à Alès. Mais soyons assurés que plus que jamais, en France et en Europe, l’impératif démocratique n’est pas un vain mot etappelle à ce que les peuples reprennent en main leur destinée.

Un commentaire sur “Démocratie minoritaire et logiques managériales

  1. Jean Paul MAÏS dit :

    Bien vu, François ! Pour une fois j’ ai compris la totalité de ton analyse, et je la partage !

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s