Réflexions estivales

Je viens de prendre connaissance avec beaucoup d’intérêt de l’entretien fleuve qu’ĺñigo Errejón a accordé début juillet au Vent se Lève lors de son passage à Paris pour leur université d’été. Le bref échange que nous avions pu avoir à l’occasion de sa conférence n’avait pas permis de dépasser les spécificités des approches nationales respectives quand bien même j’avais la conviction que nous tendions vers une même évolution dans l’analyse. Les précisions qu’ĺñigo apporte dans cette interview ouvrent une réflexion qui fait écho à mes propres intuitions. Je voudrais donc m’y arrêter, ce qui me donnera pareillement l’occasion de répondre sur le fond aux amis qui s’interrogent sur le bien-fondé de la centralité du processus constituant qu’avec d’autres je revendique.

A grands traits, le constat que j’ai dressé dans mes deux derniers ouvrages Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire, et L’impératif démocratique, De la crise de la représentation aux Gilets jaunes, est le suivant : à l’ère du bipartisme (1975 – 2005) a succédé comme une réponse de système au désaveu populaire celle des grandes coalitions (2005-2015). Celle-ci s’est vite avérée insuffisante et a débouché depuis sur des blocages électoraux à grande échelle (pas de majorité ou de coalition possible au sortir des urnes) face auxquels la Caste a choisi d’assumer le basculement dans la démocratie minoritaire (un pays sur deux au sein de l’Union européenne était début 2019 dirigé par un gouvernement ou une coalition minoritaire au sein de son propre parlement national). Tout cela est su par celles et ceux qui suivent régulièrement ce blog.

J’en ai tiré une double conclusion : la première est que la forme représentative, pour nécessaire qu’elle soit, est insuffisante à retranscrire la volonté populaire et que, finalement, la démocratie souffre d’une forme d’incomplétude comme a pu l’évoquer Emmanuel Macron en 2015 dans un entretien au 1, la différence étant que là où il juge utile d’y restaurer la figure du roi je crois nécessaire de faire place au peuple pour qu’il puisse exercer sa souveraineté de manière permanente et sans entrave. Le corollaire de cela est qu’une large part de l’expression populaire peine à se retrouver dans le cadre institutionnel actuel et que ses manifestations hors cadre institutionnel comme le mouvement des Gilets jaunes doivent être entendues comme un souffle et une exigence démocratiques. La seconde est que l’art de gouverner s’est rigidifié pour maintenir en place les tenants d’un même ordre ancien. La recherche du consensus a laissé place au repli sur soi du passage en force. Les gouvernements non seulement ne visent plus, mais empêchent de faire société.

Ici réside une convergence forte avec ĺñigo Errejón même si nous n’employons pas les mêmes termes du fait des spécificités nationales des cadres dans lesquels nous intervenons (ĺñigo précise d’ailleurs très bien plus haut dans son article en quoi l’adaptation aux cadres nationaux importe pour mener à bien ce combat internationaliste commun). ĺñigo évoque le fait « d’instituer de nouvelles formes de désir et de vie communautaire », ce qu’il définit par le fait « qu’être une communauté, c’est prendre soin des autres ». Nous partageons là je crois l’idée que la lutte contre le bloc historique qu’a su constituer le néolibéralisme ne passe pas tant par la dénonciation, nécessaire, de celui-ci, que par le fait de faire à nouveau société pour répondre au désordre existant. Ce qu’ĺñigo appelle « communauté » se nomme pour les républicains Français « Nation », entendue comme corps politique constitué (savoir si le terme « Nation » doit être utilisé en tant que tel est une autre question). Je ne dis pas autre chose lorsque j’évoque la centralité du processus constituant. Entendons-nous : je ne parle pas de l’Assemblée constituante elle-même, qui ne peut être que l’aboutissement d’un processus. Commencer par évoquer la Constituante, c’est accepter les limites actuelles de la représentativité là où c’est le processus lui-même qui doit réenclencher un acte refondateur et non une nouvelle délégation du pouvoir souverain. Le processus constituant est une méthode d’implication populaire qui crédibilise l’objectif en même temps qu’il le préserve de toute récupération.

Je profite de l’occasion pour répondre à mon ami le député Eric Coquerel qui, dans un post publié au mois de juillet, a émis des réserves sur la démarche des Constituants. Je voudrais tout d’abord le remercier de prendre au sérieux ce travail de réflexion collectif et d’avoir accepté de poser la discussion sur le champ politique. Eric considère que l’heure du temps constituant n’est pas venue et que cette initiative est donc anachronique. En cela il répond en fonction d’une analyse de la période sur laquelle nous divergeons. Je crois en effet, comme lui, que le temps destituant se poursuit et que de ce point de vue l’élection présidentielle de 2017 n’a rien purgé bien au contraire. Mais il faut comprendre que le processus constituant ne s’inscrit pas dans une continuité linéaire avec le processus destituant. Le système ne peut pas s’effondrer dans sa globalité pour mieux repartir sur des  bases saines. Le coup de talon au fond de la piscine est un mythe. Il existe une bifurcation dans le processus destituant où celui-ci se poursuit tandis qu’une branche de la société commence à porter l’aspiration nouvelle au changement et à la reconstitution d’un corps politique. Tous les processus révolutionnaires nous l’enseigne. Et le mouvement des Gilets jaunes en est l’ultime démonstration : la radicalité de sa contestation a été consubstantielle d’une volonté de recréer à la fois du lien social mais aussi de l’agrégation politique. Ce n’est pas un hasard si, après l’étincelle fiscale, dès l’Acte 2 fin novembre 2018 les revendications de droits politiques ont eu la part belle dans les cortèges, avant de se cristalliser d’abord sur la demande du référendum d’initiative citoyenne puis sur des plateformes partagées pour mettre en relation toutes celles et tous ceux qui aspirent à se refonder en tant que peuple. Les Gilets jaunes sont encore l’interface la plus visible de cette aspiration constituante dans un temps où les corps intermédiaires se soustraient à cette tâche. Le temps destituant se poursuit donc tandis que le temps constituant est parallèlement déjà enclenché. Il n’est nul besoin de structures organisées pour laisser aller le processus destituant. Au contraire, celui-ci les emporte toutes. Par contre c’est la tâche du politique à mon sens de pousser vers cet horizon émancipateur constituant.

Je reviens à ma seconde convergence avec ĺñigo Errejon. Celle-ci  réside dans nos réflexions sur une évolution non conflictuelle du populisme. ĺñigo concède que « l’antagonisme a actuellement moins de poids en Espagne » et s’interroge sur le fait « qu’il est possible que nous vivions un moment politique plus consensuel et moins conflictuel ». Je partage ce sentiment. Ce n’est dans la période pas tant une chaîne d’équivalence de luttes et de combats que nous pouvons aujourd’hui construire que le raccordement à un même fil rouge qui traverse la société. Dès lors, l’antagonisme demeure mais ne peut plus être présupposé. Le retour à l’esprit de la Liberté passe par le fait qu’aucun individu ne peut être assigné à résidence politico-sociale. Dès lors que le temps destituant a commencé à partiellement bifurquer en temps constituant, le eux et le nous ne peut plus être une structure rigide préétablie. Chacun doit retrouver la liberté de se positionner par lui-même dans un antagonisme qui repose au départ sur deux ensembles vides qui se font face.  Le processus constituant permet cette dichotomie du champ non excluante. : d’un côté ceux qui acceptent de se prêter à cet acte refondateur, de l’autre ceux qui veulent s’y soustraire pour préserver des privilèges. Par le biais du processus constituant, vous pouvez décider de vous inscrire dans la démarche ou de ne pas vous y inscrire, et cela quels que soient la place que vous occupez dans l’organisation sociale. Vous pouvez ainsi être économiquement privilégié et considérer que l’exacerbation des injustices sociales  rend la situation instable et intenable à court, moyen ou au long terme, au point que vous pourriez avoir beaucoup à y perdre. Dès lors, vous êtes tentés de faire un calcul raisonné qui vous incite à rediscuter les conditions d’un nouvel équilibre. Quel que soit votre état de citoyen, vous décidez si oui ou non vous jugez nécessaire de refaire société et pour cela de vous accorder avec vos semblables. C’est ainsi un eux et un nous qui se reconstitue mais sans que vous ayez au préalable été catégorisé dans l’un ou dans l’autre. Le processus constituant de la société est aussi de la sorte constitutif de l’individu. C’est en cela que je considère que la centralité accordée au processus constituant définit un « antagonisme non conflictuel » qui ouvre une perspective majoritaire.

La période est complexe et les temporalités elles-mêmes évoluent. Le cycle de l’immédiateté du résultat se referme peut-être pour mieux rouvrir une fenêtre à moyen terme. Dans un cas comme dans l’autre, la tâche refondatrice doit être prise en charge en amont. Et pour ce faire, le débat doit irriguer le camp émancipateur. Comme toujours je suis très attentif aux réflexions d’ ĺñigo Errejón. Modestement, j’y apporte les miennes.

François Cocq

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