Chirac, ce qu’il ne fallait pas dire

Invité par une télévision à m’exprimer suite au décès de Jacques Chirac, mon entretien n’a finalement pas été diffusé. Il faut dire que mon propos rompait avec l’oecuménisme ambiant. Je livre donc ici de manière laconique les principaux points que j’y développais.

1) Les réactions à la mort de Chirac nous en disent plus sur la manière dont nous sommes aujourd’hui gouvernés que sur l’action de Chirac lui-même. Chirac est en effet le dernier vestige de ces responsables politiques qui, confrontés à de fortes mobilisations populaires, pouvaient entendre une volonté populaire et reculaient pour rechercher un consensus futur. Ainsi Chirac recula-t-il en 1986 sur la loi Devaquet sur l’Université, sur la réforme des retraites de 1995 avec Juppé, ou sur le CPE en 2006 quand la loi promulguée ne fut jamais appliquée. Depuis, la monarchie présidentielle installée sous son septennat, avec notamment l’inversion du calendrier électoral qui soumet le législatif à l’exécutif, a transformé le lien au pouvoir des gouvernants en une affaire personnelle qui a conduit ses successeurs, Sarkozy (retraites 2010), Hollande (loi travail 2016), et in fine leur maître à tous Macron (loi travail 2018 et Gilets jaunes), à refuser de céder et à assumer le dissensus en lieu et place de la recherche du consensus. La nostalgie exaspérée à l’égard de Chirac tient donc essentiellement en le rejet des pratiques de ceux qui lui ont succédé.

2) Il est à noter par ailleurs que l’hommage qui lui est rendu est bien plus cathodique et médiatique que réellement populaire. Malgré le mimétisme et le fait que chaque chaîne avait bien à l’avance pu préparer ses émissions spéciales pour les sortir sur commande à l’annonce de la mort de Jacques Chirac, on est resté très loin de l’empathie populaire à l’annonce du décès de grandes figures de la Nation (je parle plus là de Victor Hugo et du cortège d’un million de personnes que de Johnny Halliday hein !) ou de ses représentants (10 ans après la mort de Jaurès, près de 100.000 personnes accompagnaient encore son cercueil au Panthéon).

3) Les faits d’arme à mettre au crédit de Chirac, notamment en politique étrangère avec son refus de la guerre en Irak, ne doivent pas occulter qu’en ce domaine aussi il a ouvert la voie à l’affaissement de la France et à la perte de sa souveraineté. Personne ne doit oublier qu’en 1995, il avait engagé les discussions pour revenir au sein du commandement intégré de l’OTAN (avant que Jospin n’y mette un coup d’arrêt), ouvrant ainsi le chemin à Nicolas Sarkozy qui mena par la suite la manoeuvre à son terme. De même Chirac fût-il l’un des grands manipulateurs lors du vote contre le TCE en 2005. Non content de faire campagne depuis l’Elysée pour le Oui, il se prêta aux pires falsifications médiatiques en participant par exemple à une émission de prime time prétendument de débat avec un panel de 80 Français…sans aucun partisan du Non. La minoration politique du Non ouvrit la voie à la duperie de Sarkozy et Hollande qui s’entendirent pour ensuite faire passer le Traité de Lisbonne.

4) Tant du point de vue des institutions que de la politique étrangère, Chirac est donc un fossoyeur qui a ouvert la voie à l’affaissement démocratique que nous connaissons aujourd’hui. Celui-ci est d’autant plus manifeste que Chirac a bradé la France (et notamment la France des biens communs et des actifs stratégiques) à ses amis en 1986 lors de la grande vague de privatisations (Saint Gobain, Paribas, Société générale, TF1 à Bouygues, CGE futur Alstom, Havas, Matra, Suez…), et que ceux-là même qui en ont bénéficié sont aujourd’hui les principaux donneurs d’ordre qui ont organisé l’élection de Macron et qui bénéficient en retour de sa politique clientéliste. Chirac a semé les mauvaises herbes à venir…

Comme je n’avais pas eu le temps en plateau d’évoquer le dévoiement républicain qu’il y a à occulter ou minimiser le défaut de probité et les atteintes à la vertu républicaine en sanctifiant un repris de justice, condamné pour abus de confiance et détournements de fonds publics, alors même que l’appareil d’état était tout mobilisé pour le préserver ( le parquet avait demandé un non lieu en 2009 et le ministère public la relaxe en 2011 ! ), je ne m’étendrai pas ici sur ce sujet, pas plus que sur les autres thèmes qui mériteraient pourtant d’être évoqués.

Mais comme je n’ai pas pour habitude que mon propos soit réduit au silence surtout lorsqu’il dérange, je le pose ici en partage. Car de fait, bien plus que le larmoyant hommage médiatique qui a vampirisé le pays pendant presqu’une semaine, il eut été plus utile d’interroger notre agonie démocratique au regard des pratiques passées. Caché derrière leur fausse pudeur mais surtout leur volonté de préserver l’ordre existant, bien peu s’y sont livrés.

Mon interview à Reconstruire

Retrouvez ici mon interview à Reconstruire

13 commentaires sur “Chirac, ce qu’il ne fallait pas dire

  1. michel43 dit :

    PRIVATISATIONS Jospin socialiste, le record

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  2. meimon dit :

    Bravo M. Cocq, j’ai pensé exactement la même chose y compris votre dernier paragraphe….
    et d’autant plus, devant l’orgie médiatique lénifiante!

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  3. Robert Khawam dit :

    Oui effectivement c’est certainement ce qui fallait dire à son propos mais c’est léger par rapport à toutes les saloperies que l’individu nous a fait subir. Le thread de Ludivine Bantigny est bien plus mordant et rafraîchit vraiment notre mémoire.

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  4. Robert Khawam dit :

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  5. gui40210 dit :

    C’est en effet un moment « étonnant » et presque Grotesque cet homage et la logoré médiathique et politique devant un homme qui à mes yeux ne représente pas un exemple et encore moins une figure majeur de la République et de la Nation. Comme tu l’évoque trés justement, sa carrière politique a toujours utilisé des moyens plus que douteux pour arriver au pouvoir et pratiquer des collusions elles aussi plus que douteuses. Cela démontre l’effondrement de l’idéal démocratique et d’une République sociale! Car c’est bien évidemment de celà dont il s’agit.

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  6. Jean Paul MAÏS dit :

    Cnews ne peut pas tout à la fois diffuser les interviews de François et offrir une émission à ZEMMOUR. Le pluralisme a ses limites ! Et si CHIRAC était bien président, c’ est JOSPIN son premier ministre socialiste (?) qui reste recordman des privatisations !
    Et la reprise des essais nucléaires, c’ est qui ?

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    • francoiscocq dit :

      Par correction je précise que si la photo d’illustration est celle de Cnews, ce n’est pas cette chaîne dont il est ici question. Je ne suis en effet plus invité à cette antenne depuis qu’après m’avoir qualifié de « nationaliste » en janvier dernier, Jean-Luc Mélenchon avait fait appeler la rédaction pour m’interdire d’antenne…ce que ces gens dociles se sont empressés de faire…

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      • Robert Khawam dit :

        Allons-y encore une petite couche sur JLM ce dictateur qui arrive à faire ce qu’il veut au sein des rédactions des grands médias de l’oligarchie.
        As-tu seulement pensé un instant que ce que tu disais les dérangeait EUX ?
        Tu n’as pas imaginé que cela leur permettait de te clouer le bec avec la joie que tu puisses aller ensuite médire sur JLM. Je te pensais bien plus fin. Ton aigreur me fais peine. Je continuerais à te lire car tes arguments, tes fines analyses me sont utiles, elles sont toujours pleines de bon sens, mais je t’en pris, cesse tes attaques malsaines et absurdes envers JLM, et à travers lui, tout notre mouvement.

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      • francoiscocq dit :

        Robert, au moins ta réponse m’amuse 😉
        Vois-tu, il est des vérités dérangeantes… c’est drôle comme tu regardes le doigt plutôt que la Lune.
        Enfin bon, j’ai encore le droit de m’exprimer sur les faits avérés (et le fait de m’être fait traiter de nationaliste – non, ça ça ne t’émeut pas que je me fasse traiter de facho depuis 10 mois par des aboyeurs qui ne me connaissent ni d’Eve ni d’Adam, tout cela parce que JLM m’a insulté de manière gratuite et nauséabonde – tout comme le coup de fil à la rédaction sont avérés) qui me concernent et pour lesquels je n’ai rien demandé. Bonne continuation à toi.

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      • francoiscocq dit :

        Enfin, cher Robert, je me permets cette précision qui pour toi n’est peut-être rien maintenant que JLM s’est déclaré « consubstantiel au mouvement » (j’en aurais pleuré), mais qui pour moi est beaucoup : je fais une distinction évidente. Il n’est pas ici question de la France insoumise. Il peut m’arriver de parler du mouvement mais simplement comme un élément d’analyse de la situation politique globale et non pour évoquer sa ligne ou son fonctionnement qui lui sont propres et auxquels je n’ai rien à redire puisque je n’en suis plus membre.
        Je me réserve par contre encore le droit de parler de ce qui me concerne directement, et, pour ce qui est de JLM, je me réserve le droit d’interroger son action si, après les avoir portées aussi haut et avec autant de talent, celle-ci contribue à faire reculer les idées d’émancipation et d’humanisme républicain que je continue à défendre. Fin de la discussion en ce qui me concerne.

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  7. je n’entends rien à votre discorde mais puisque vous préférez voir la lune plutôt que le doigt qui la montre regardez « l’Avenir en commun  » plutôt que JLM.

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