Tétanie

Où que l’on regarde au sein de l’Union européenne, la démocratie est en état de tétanie. Au point que mêmes les institutions non démocratiques, ici la Commission européenne, subissent désormais à leur tour des situations de blocages. La nomination de la Commission, initialement prévue le 1er novembre, devrait ainsi intervenir au mieux le 1er décembre. Plus de six mois donc après les élections européennes ! Voilà qui rapproche le saint des saints bruxellois de la cadence atrophiée des gouvernements du vieux continent.

On avait déjà noté comment les blocages électoraux sont devenus la règle dans les différents pays de l’UE, empêchant la constitution de majorités voire de grandes coalitions et faisant entrer le continent dans l’ère de la démocratie minoritaire (pour plus de détail, lire L’impératif démocratique). De l’Espagne (bientôt 4 ans de retours aux urnes) à l’Italie (3 mois, avant la chute du gouvernement au bout d’un an et un renversement d’alliances), en passant par l’Allemagne (6 mois pour une grande coalition instable début 2018), la Suède (pas de majorité, budget de l’opposition adopté), la Belgique (6 mois sans gouvernement entre décembre et mai) ou le Royaume-Uni (l’histoire s’écrit sous nos yeux…), il faut désormais des mois voire des années pour accoucher d’un gouvernement à la suite d’une élection, laissant pendant ce temps les pays voguer au gré d’une « gouvernance » prétendument technique, mais qui en réalité est un laisser-passer pour la mondialisation libérale.

Cette fois, c’est la Commission européenne qui est frappée. Signe de l’approfondissement des blocages démocratiques, c’est un organe qui ne l’est pas, élu en rien et fruit de petits arrangements entre celles et ceux dont la légitimité est remise en cause dans leur pays, qui bute aujourd’hui sur la simple validation par le Parlement européen. Là encore les temporalités ne sont pas anodines : après les élections européennes du 26 mai 2019, l’intronisation de la Commission était prévue le 1er novembre. Elle devait marquer le début effectif du cycle européen. Souvenons-nous en effet que la date limite pour le Brexit, qui devait initialement être fixée à l’installation du Parlement fin juin, a au contraire été couplée à la mise en place de la Commission. Mais ces cinq mois n’auront donc pas suffi.

La Bulgarie aura bon dos et offre une porte de sortie en ce sens que le changement de gouvernement va entraîner un changement de proposition de commissaire qui nécessite paraît-il un peu de temps. Mais en l’occurrence il reste trois semaines jusqu’à la date initialement prévue. C’est donc bien l’humiliation que Macron a fait subir à la France avec Sylvie Goulard qui est le point nodal.

Alors bien sûr les gardiens du temple s’escrimeront à présenter le recalage de Sylvie Goulard, la candidate de Macron, comme une prouesse démocratique du Parlement. Ce qu’il n’est pas. Le Parlement se contente de valider en dernier ressort mais reste dépourvu de toute initiative quant à la nomination de la Commission. Tout au plus peut-il user de sa capacité partielle de blocage, ponctuellement sur tel ou telle candidat commissaire.

Ce qui se donne clairement à voir par contre, c’est l’effondrement au sein même du Parlement du leadership du bipartisme qui assurait jusqu’alors les nominations. L’explosion du bipartisme lors des scrutins dans les différents pays se traduit par une implosion à Strasbourg de la grande coalition entre sociaux-démocrates et démocrates chrétiens que Macron voulait phagocyter dans son extrême-centre. Le blocage remonte jusqu’au sein du réacteur européen quand bien même celui-ci est déconnecté de la souveraineté populaire.

L’autre élément est que le Parlement, tout juste sorti d’une élection où il n’a guère renforcé sa légitimité démocratique, ne pouvait laisser passer ce sentiment d’impunité et de toute puissance que revendiquent en dépit de tout les thuriféraires de la mondialisation libérale et de l’Europe concurrence. La probité redevient une exigence populaire, la vertu un ferment collectif. Là où il faut donner des gages, l’entre-soi de la Caste bruxelloise affiche morgue et cynisme. Le passage en force que s’autorisent ceux qui sont désignés en seconde main n’est pas tenable pour ceux qui sont aux prises avec les peuples souverains.

Alors bien sûr cette crise n’est pas une bonne nouvelle pour la place et le rôle que la France est appelée à jouer en Europe. Le périmètre d’action élargi qu’aurait dû avoir notre commissaire national est ainsi aujourd’hui remis en question. Mais le phénomène majeur, nié parce qu’il témoigne d’un nouveau franchissement de seuil, est l’importation des blocages démocratiques au sein des institutions de l’UE elles-mêmes. Il n’est plus de cadres qui restent à l’abri du retour de l’expression des souverainetés populaires et c’est tant mieux. L’UE se tétanise à mesure que les peuples se libèrent, la peur change de camp, et bientôt le goût du bonheur aussi.

Un commentaire sur “Tétanie

  1. Jean Paul MAÏS dit :

    Sylvie GOULARD n’ est pas une oie blanche, pourquoi ne le rappelez-vous pas ?
    J’ ai cru comprendre qu’ elle a été recalée pour cela, ce qui serait une démarche louable des députés européens,. Et pas seulement une baffe à MACRON qui de toute façon la mérite bien !

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s