De l’Espagne à l’Autriche, des impasses démocratiques dont se nourrit l’extrême-droite

Et de quatre ! Quatrièmes élections générales en Espagne en moins de quatre ans et une fois encore aucune majorité, fût-ce sous la forme d’une coalition, ne se dégage. L’Espagne est devenue un laboratoire grandeur nature de l’impasse démocratique qui frappe l’UE, comme en atteste le pendant autrichien intervenu au même moment. A l’heure de l’effondrement des légitimités représentatives, les peuples refusent en conscience de déléguer leur souveraineté. Pour le meilleur, peut-être, mais aussi potentiellement pour le pire si nul débouché émancipateur et refondateur ne leur est proposé.

En Espagne, beaucoup ne voudront retenir que le fait que l’extrême-droite réalise une dramatique percée en atteignant les 15% des voix là où elle plafonnait à 6% au mois de mai aux européennes (mais déjà à 10 % aux précédentes élections générales au mois d’avril). C’est là s’arrêter sur un symptôme : le pays est bloqué depuis quatre ans maintenant car les gens n’en pouvaient plus du bipartisme du pareil au même entre le PP et le PSOE qui avaient capté l’exercice du pouvoir depuis la transition démocratique de 1978.

Podemos, dans le champ émancipateur national populaire, et Ciudadanos, sur l’axe libéral-conservateur, ont à partir de 2014 incarné une capacité à rompre avec cet ordre établi. Comme en France La France insoumise et La République en marche ont à leur tour prétendu pouvoir le faire en 2017. Las. Cinq ans après, Ciudadanos est en pleine débandade, passant de 57 à 10 sièges au Cortes, et ne recueillant que 6,8% des suffrages, au point que son principal dirigeant Albert Rivera a démissionné de la tête du parti au lendemain du scrutin. LREM, qui prétendait il y a quelques mois encore s’allier avec son »parti frère » espagnol, doit sentir le vent du boulet. La situation de Podemos est à peine plus enviable : depuis que le mouvement s’est relatéralisé, il a abandonné sa capacité à incarner une alternative. En perdant plus de 16% de ses représentants à la chambre entre avril et novembre, Podemos donne à voir qu’il s’est cornérisé comme une simple force d’appoint, et encore insuffisante, du PSOE, un parti qui gouverne aujourd’hui encore sur les bases d’un budget…élaboré par le PP.

La participation, en dessous de 70%, en recul de près de 2% et donc dans les étiages bas pour des élections générales, témoigne du désenchantement populaire. Dans ces conditions, et alors que le PP reste miné par les affaires de corruption qui ont frappé jusqu’au gouvernement Rajoy, VOX a beau jeu pour se trouver en dynamique.

Ainsi donc, le corset de la politique unique de l’UE, relayé dans un premier temps par le bipartisme, souvent ensuite par des grandes coalitions, suscite un tel rejet qu’il enferme la politique dans des impasses électorales. L’aveuglement du système à combattre toute issue émancipatrice laisse plus que jamais la voie aux identitaires et adeptes du repli sur soi. Vox en Espagne, l’AFD en Allemagne et encore récemment en Thuringe, la Lega en Italie… et jusqu’au FPO d’extrême-droite qui pourrait très bien être remis en selle en Autriche.

A l’heure où se déroulait le scrutin espagnol, les Verts autrichiens approuvaient en effet l’ouverture de négociations avec les conservateurs libéraux de Sebastian Kurz, ceux-là mêmes qui dirigeaient le pays jusqu’à ces dernières semaines avec 6 ministres du FPÖ au sein de leur gouvernement ! Il faut se souvenir que l’élection présidentielle de 2016 en Autriche avait dû être « rejouée » du fait d’un écart de voix insuffisant entre le candidat soutenu par les verts et celui soutenu par l’extrême-droite. C’est dans ce contexte que la droite était venue rafler la mise aux législatives quelques mois après, s’alliant donc à l’extrême-droite pour former un gouvernement. Les élections de septembre 2019 ont là aussi conduit à une situation où aucune majorité ne se dégage. Verts et libéraux s’apprêtent donc à s’allier, à priori contre-nature, au risque de renforcer encore un peu plus l’extrême-droite.

En Espagne, en Autriche comme ailleurs, ce n’est pas tant l’extrême droite qui paralyse le jeu électoral que les impasses démocratiques qui nourrissent le vote vers l’extrême-droite. A force d’occulter sciemment le diagnostic qui s’impose, l’économisme néolibéral qui oeuvre dans le champ politique pour empêcher toute refondation populaire pour construire collectivement un débouché humaniste et émancipateur, place l’Europe tout entière à la merci des tentations identitaires du repli sur soi et du différentialisme. Auxquelles il est vrai elle s’accommoderait fort bien sur le dos des peuples.

 

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