Macron, le choix de l’affrontement

On aurait tort de suivre les commentateurs ingénus, éditocrates ou politiciens malhabiles, qui nient à Emmanuel Macron toute stratégie à la veille du 5 décembre. Macron et les siens ne sont pas victimes du flou ambiant : ils l’entretiennent à dessein pour mieux faire du 5 décembre un moment d’affrontement qu’ils espèrent décisif.

Depuis le début de son quinquennat, Emmanuel Macron a érigé la conflictualité en méthode de gouvernance. Macron ne se contente en effet plus d’atomiser la société comme ont pu le faire ses prédécesseurs empreints du dogme néolibéral. Il a pour lui le fait d’avoir compris avant beaucoup d’autres que la parcellisation individualiste, qui pour qu’on la laisse aller dans le champ économique et social avait besoin de se traduire dans le champ politique et électoral, avait conduit à un point de rupture où s’affaissent le consentement et la légitimité, en un mot l’esprit démocratique. Dans cet état d’émiettement, Macron considère que ce n’est plus l’adhésion démocratique qu’il convient de rechercher mais que tout cadre organisé peut capter le pouvoir dans son intérêt propre pour peu qu’il élimine toute autre velléité de construction collective. Sa réponse de caste consiste donc à assumer de porter les desiderata d’un bloc oligarchique tout en menant une guerre politique contre toute émergence populaire qui se mettrait en travers de son chemin pour être le pendant démocratique et refondateur à l’atomisation de la di-société.

Tel est pour Macron & co l’enjeu structurant du 5 décembre et suivants. Car ne nous y trompons pas : la réforme des retraites leur sert de prétexte pour mener la confrontation. En 2017, Macron jugeait par exemple que « le problème des retraites n’est pas un problème de financement ». C’est pourtant très exactement la justification de la réforme qu’il nous propose aujourd’hui, à grands renforts de chiffres du conseil d’orientation des retraites (COR) aux ordres qui n’hésite pas pour servir la soupe au maître à produire un rapport disant l’inverse du précédent. Gérald Darmanin vendait de son côté le pot-aux-roses ce dimanche dans le JDD en affirmant : « Nous refondons le pacte social de 1945 » : là où la douloureuse mais grandiose histoire nationale s’était matérialisée dans une assemblée constituante pour faire émerger le pacte social et républicain, Macron entend le jeter à terre pour en décréter un nouveau aux seuls intérêts des siens, en se gardant bien de le soumettre aux Françaises et aux Français.

De la même manière, Emmanuel Macron et son gouvernement auraient pu chercher une issue en amont du 5 décembre. Des propositions seraient paraît-il déjà ficelées pour la SNCF. A l’Education nationale où la grève va être massive et surtout, fait extraordinaire, se prépare dès à présent à se prolonger la semaine prochaine, le ministre Blanquer a pris la plume mardi 3 décembre pour s’adresser aux professeurs et aux personnels : mais sa missive se garde bien de toute annonce concrète. Dans un cas comme dans l’autre, plutôt que de désamorcer les choses, Macron a fait le choix d’aller jusqu’à la confrontation du 5 décembre. Son calcul consiste à essayer de diviser et fracturer le mouvement au moment même où il se va se matérialiser de manière à emporter une bataille symbolique pensée comme un affrontement final. Le pari est audacieux. Il est surtout sournois et bien peu responsable. Macron assume en effet de prolonger le processus de fracturation de la société et de division entre les Français. Et donc l’impasse démocratique dans laquelle s’enferme notre pays.

Si Macron se risque aujourd’hui sur ce terrain, c’est qu’il a senti qu’il lui faut tuer dans l’œuf le processus collectif agrégatif qui refait jour depuis un an maintenant. Les Gilets jaunes ont en effet été un signal de la réémergence d’une volonté constituante dans le peuple à travers la réappropriation collective de la décision politique. Le mouvement du 5 décembre et suivants traduit cela : au-delà de la question des retraites, c’est dans tous les champs de la société un même rejet d’une vie à genoux qui nous est imposée sans que nous ayons voix au chapitre. De l’hôpital à l’éducation, de la fac à la retraite, du service public à l’entreprise, c’est partout un même isolement de l’individu qui est mis en oeuvre pour mieux l’affaiblir. La réforme des retraites en apparaît au grand nombre comme la quintessence. Elle joue donc ce rôle de déclencheur d’une révolte sociale et politique qui va bien au-delà.

L’affrontement voulu par Macron va donc avoir lieu à partir de demain. Qu’il se cantonne au 5 décembre et Macron, quelle que soit la violence du choc, aura emporté la partie. Il aura assumé la confrontation pour pouvoir reprendre son œuvre de division et briser l’élan refondateur qui nous pousse collectivement à répondre à l’atomisation individualiste par la volonté de vouloir refaire société. « En même temps », il aura donné des gages à l’oligarchie et à la Commission de Bruxelles[1]

Que la confrontation déborde partout au-delà du 5 décembre, dans les transports mais aussi à l’école, à l’hôpital et ailleurs, et Macron rentrera en terre inconnue. Il aura, lui qui prétend dicter les temporalités politiques et les terrains d’affrontement, perdu la main. Dès lors ce ne sera plus la convergence initiale sur les retraites qui se dressera face à lui mais la volonté constituante du corps politique qui refuse de s’effacer de la scène démocratique. Et qui, refusant de se laisser faire sur les retraites et se retrouvant si nombreux et si semblable, pourra enfin prétendre à renverser la table pour faire société et retrouver le goût du bonheur commun.

Rendez-vous est donc pris au 5 décembre. Et bien plus encore aux jours suivants !

François Cocq

[1] Celle-ci préconisait encore en mai 2019 dans ses « recommandations » à la France (recommandation N°15) : « La réforme prévue du système de retraite pourrait aider à alléger la dette publique à moyen terme et réduire ainsi les risques pesant sur sa soutenabilité. L’équilibre budgétaire du système de retraite dépend fortement des hypothèses macroéconomiques. Selon le tout dernier rapport annuel du Conseil d’orientation des retraites, les dépenses de retraite représentaient 13,8 % du PIB en 2017; elles devraient en représenter 13,5 % en 2022, avant d’évoluer dans une fourchette comprise entre 11,6 % et 14,4 % à l’horizon 2070, suivant le taux de croissance retenu pour l’évolution dans le temps du PIB et de l’emploi. Plus de 40 régimes de retraite coexistent en France. Ils concernent des catégories de travailleurs différentes et fonctionnent selon des règles qui leur sont propres. Un projet de loi, attendu avant la fin de l’année, devrait uniformiser progressivement les règles de ces régimes, en vue de simplifier le fonctionnement du système de retraite, notamment pour améliorer sa transparence, son équité et son efficacité. »

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