Souveraineté : derrière le mot 

« Souveraineté » ! Le mot est actuellement sur toutes les lèvres. Au point que les journaux Libération et Le Monde se précipitent pour sortir le même jour un papier qui en partie le réhabilite. Qu’il me soit permis de penser que, derrière l’effet de mode, cette concomitance cache alors un piège politique. Souverainisme, et partant de là souveraineté, sont des mots épouvantail brandis par les uns, des mots totem pour d’autres. De fait ils peuvent recouvrir des acceptions multiples. Allant, dans certaines bouches, jusqu’à être la négation même de ce qu’ils devraient signifier : le primat d’une souveraineté populaire permanente et inaliénable.

On pourrait s’arrêter au fait que la crise du coronavirus a remis le terme de souveraineté en centralité et se faire ainsi plaisir à moindres frais. Les observateurs et analystes (dont je suis) qui ont vu se dessiner depuis des années une rupture démocratique par l’abandon de souveraineté ont d’ailleurs pu voir dans la crise actuelle la validation de leurs travaux sur le sujet. Non seulement c’est là une maigre consolation au regard du désastre sanitaire actuel, mais c’est aussi en grande partie une illusion : ce qui a rejailli à cette occasion, c’est le mot de souveraineté, pas l’idée et son pouvoir matriciel. Le détournement du terme reste entier. Ainsi, lorsque le mot souveraineté revient dans le débat public des bien-pensants et des belles personnes, comme aurait dit Henri Guillemin, dont Le Monde et Libération sont deux des principales officines, c’est uniquement après qu’Emmanuel Macron l’a prononcé le 31 mars dernier lors d’une visite dans une PME de masques, Kolmi-Hopen, dans la Sarthe. C’est là plus qu’un point de vigilance, un point d’alerte.

Il faut reconnaître à Emmanuel Macron le fait de, derrière les revirements de façade, garder un cap idéologique. Il s’est en effet très tôt saisi de cette question de la souveraineté pour la falsifier et la mettre au service de sa cause : sitôt après son élection, dans ce qui était présenté comme des discours marquants et structurants (notamment le discours de La Sorbonne le 26 septembre 2017), Emmanuel Macron avait théorisé le basculement vers une souveraineté européenne. J’avais au printemps 2018 analysé dans le détail tous ses discours sur le sujet et j’avais compilé ces analyses dans un livre qui garde à mon sens toute son actualité : Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire. Je pensais même que les élections européennes qui allaient suivre devaient servir à confronter ces deux conceptions de la souveraineté car elles définissent non seulement un antagonisme politique avec le macronisme, mais elles dessinent aussi deux visions politiques du monde. Notons que le sujet est à ce point électoral-ist-ement sensible que j’ai été publiquement traité de « nationaliste » pour cela. Bref, lorsque je dis que, malgré les évènements, Emmanuel Macron entend aller au bout de sa logique de transfert de souveraineté, qui est de fait une délégation de souveraineté vers l’imperium technocratique pour s’affranchir de la souveraineté populaire, c’est tout simplement parce qu’il continue de revendiquer cette souveraineté européenne : « Le jour d’après ne ressemblera pas au jour d’avant. Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne » osait-il ainsi le 31 mars. Nul ne doit être dupe que cette adjonction de la souveraineté européenne derrière la souveraineté nationale est un assujettissement de la première à la seconde. Il ne peut exister de hiérarchie des souverainetés comme il existe une hiérarchie des normes car la souveraineté signifie (superanus en latin) « ce qui est au-dessus des autres dans son genre ».  Ou alors c’est que la souveraineté devient un objet administratif et se trouve donc détaché du corps politique à même de l’exercer. Bref que la souveraineté populaire en est évincée (je vous renvoie à mon livre sur le sujet et/ou aux vidéos de présentation de celui-ci).

Macron a donc planté le décor et laisse désormais venir : «Nous devons repenser la mondialisation et repenser les termes de nos souverainetés» explicite-t-il ainsi dans le Financial Times. Et tous de venir à l’appel de Libération et du Monde pousser à la roue pour apporter de l’eau à son moulin : l’ancien patron d’Europe Ecologie-les Verts David Cormand considère ainsi «  Le problème ce n’est pas l’échelle choisie, mais l’absence de contrôle. Il peut y avoir une souveraineté supranationale, l’Europe par exemple, et des souverainetés locales.» Bref la subsidiarité ce qui est tout sauf de la souveraineté. Ou encore Raphaël Glucksmann qui, fidèle à la fragmentation libérale voulue par Bruxelles et imposée par François Hollande avec la loi NOTRe, considère qu’«il faut délocaliser le pouvoir, la souveraineté peut se faire localement, ça peut être un nouveau pacte girondin». Et jusqu’à certains au sein de LFI, pour qui je conserve une estime et une amitié fidèles, mais qui suggèrent dans Libération que « la souveraineté ne permet pas de se définir politiquement.» Ah bon ? Et qu’est ce qui permet de se définir politiquement en République sinon l’appartenance à un même corps politique constitué, ce qui est très exactement la définition de la Nation, cette entité au sein de laquelle depuis Rousseau on accepte de mettre en partage sa propre souveraineté individuelle pour la retrouver magnifiée dans le collectif ?

Macron a beau jeu avec ceux-là pour avancer en mode Pantzer. Le 23 avril, lors d’un sommet européen de la désunion, il en profitait pour reprendre son bâton de pèlerin de la souveraineté européenne : il faut «  aller plus loin, plus fort  » vers la souveraineté européenne, «  un concept que la France pousse depuis près de trois ans  ». Et de développer : «  Sur la souveraineté, en particulier économique, industrielle, stratégique, militaire, technologique, environnementale, les choses sont en train d’avancer fortement et, là-dessus, l’Europe est au rendez-vous de l’Histoire  ». Dans le même ordre d’idées, il disait déjà en 2017 : « La souveraineté est désormais de fait au niveau européen, dans les domaines de l’énergie, du numérique, de la défense et de la sécurité. La souveraineté, ce n’est pas au niveau national ». L’UE doit donc devenir comme Macron se plaisait à le dire en contradiction avec toute notre histoire, même  une « Europe puissance », entendre être une entité à même de s’insérer à corps, ou plutôt à peuple perdu, dans la mondialisation.   

Le retour de la souveraineté sur le devant de la scène n’est donc pas une réhabilitation par l’histoire gagnée d’avance. C’est d’abord un piège tendu par ceux qui vont user de la crise actuelle pour tenter d’aller plus loin et d’imposer à cette occasion la dévolution ultime dont ils rêvent, celle qui est sans retour en arrière possible : le basculement vers une souveraineté européenne qui, pour s’affranchir de la souveraineté populaire, se transporte hors du cadre national vers un espace sans peuple et où la technocratie oligarchique règne en maître. Il convient donc, face à ceux-là, de mener le combat politique sans se contenter d’ânonner le terme ni de le fétichiser. Une définition maximaliste de la souveraineté peut faire plaisir mais elle n’est pas opérante à l’heure de la confrontation politique face à ceux qui veulent, en employant le terme, en réalité s’en défaire. Il convient au contraire d’identifier, au regard de la période, quels sont les dimensions de la souveraineté qui apparaissent chaque jour un peu plus comme une nécessité.

La première est l’attachement indissoluble, pour nous autres républicains, de la souveraineté à la souveraineté populaire. La démocratie minoritaire qui régit depuis le milieu de la décennie nos régimes politiques correspond à une captation par quelques uns de la décision publique, laquelle dès lors ne correspond plus à la volonté générale émanant du peuple mais à un intérêt particulier forgé dans un cénacle non représentatif de la société. C’est la disjonction entre la volonté générale et l’intérêt général. C’est elle qui a conduit à toutes les décisions absurdes, en amont de la crise du coronavirus, des destructions de stocks de masques à la désindustrialisation qui empêche même d’avoir les réactifs nécessaires pour faire des tests en passant par l’abandon des entreprises à mêmes de fournir des respirateurs, qui ont mis nos pays à genoux et incapables de répondre à l’urgence.

La seconde est l’effectivité de la décision publique : que les choix du peuple souverains ne puissent pas être corsetés ou même effacés par une entité décrétée supérieure : de ce point de vue, c’est l’indépendance stratégique et nationale qui est en jeu. Une fois que les gens ont décidé ce qui est bien pour eux et ce qui est bien pour tous, il faut que la décision s’applique. Elle ne peut pas être soumise au carcan de traités ou d’une concurrence libre et non faussée encore érigée en principe intangible de la commission européenne quand lundi 20 mars la commissaire Margrethe Vestager mettait en garde contre « des recapitalisations, et sur les comportements à avoir pour les entreprises, car il y a un risque de long terme très important en distorsions de concurrence”. L’indépendance stratégique vise à permettre au peuple de disposer autant que de besoin des outils permettant de mettre en oeuvre le modèle de société sur lequel il s’est accordé.

Souveraineté populaire et indépendance stratégique sont les clés de voûte pour rendre le peuple acteur effectif d’une prise de décision qui pourra s’opérer. Ce que l’article 3 de la constitution résume très bien : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants ou par le biais du référendum ». Allez, encore un effort et ajoutons-y le RIC. Et notons qu’elles s’opposent en tous points à la fuite en avant d’Emmanuel Macron vers la souveraineté européenne. Derrière les mots se cache en réalité la confrontation décisive : la réalisation de l’objectif ultime du monde d’avant et qui a vocation à empêcher tout retour en arrière possible, ou le grand retour du peuple sur le devant de la scène pour se gouverner par lui-même.

François Cocq

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