Les parapluies de Matignon

Devant l’Assemblée nationale ce mardi 28 avril, Edouard Philippe s’est beaucoup justifié. C’est une marque de fabrique. Il a également fait preuve de bien peu de cohérence. L’incohérence est il est vrai le seul fil rouge de l’exécutif. Il a aussi beaucoup menti. C’est un peu la seconde peau du gouvernement. Mais Edouard Philippe a surtout ouvert des parapluies pour éviter d’assumer la responsabilité des décisions prises. Jusqu’à rejeter celle-ci sur le dos des Français dans un ultime outrage. La conception de l’Etat chez Philippe, c’est celle de la défausse.

Edouard Philippe s’est donc justifié. Dès le début de son allocution tout d’abord, quand il introduit son propos en feignant de demander, avec l’anaphore qui va avec : « Qui aurait pu envisager il y a trois mois que notre pays puisse être confiné ? ». Il y a trois mois ? Si Edouard Philippe parle bien du 28 janvier, quand déjà plus de 45 millions de chinois étaient confinés, on commençait quand même à avoir une petite idée de l’ampleur de la catastrophe. Mais c’est sur les masques bien sûr que le premier ministre s’est longuement arrêté. Il faut dire que pleuvent les enquêtes qui toutes attestent que l’actuel gouvernemental, comme ceux du précédent quinquennat, sont coupables d’avoir laissé s’épuiser les stocks pour ne pas avoir à mettre la main au portefeuille. Les politiques d’austérité, couplées au désengagement de l’Etat qui a renvoyé aux diverses structures le fait d’établir leurs propres réserves, ont conduit à une tragédie. Pourtant, Edouard Philippe cherche encore à justifier l’injustifiable, enferré dans le monde d’avant qu’il considère toujours comme une norme. Il fait ainsi état de stocks de masque en début de crise « pour 20 semaines de consommations normales ». Sauf que justement les stocks ne sont pas faits pour répondre à une situation normale ! Jamais à une contradiction près, celui qui n’a pas hésité à se faire le chantre du « bon sens » (« à tous ceux qui comme moi croient au bon sens »), a refusé (à juste titre) de se baser sur les hypothèses les plus favorables pour établir sa politique, allant jusqu’à asséner que « fonder une politique publique autour de ces hypothèses n’est pas envisageable ». Mais que n’a-t-il pas plus tôt compris que les politiques publiques ne consistent pas à gérer le pays au fil de l’eau mais à anticiper les évènements, y compris les plus dramatiques comme les crises sanitaires ? Qu’il le veuille ou non, et apparemment sa mauvaise foi l’empêche de le reconnaître, le premier ministre est pris en défaut de mauvaise gestion sur un sujet essentiel : la sécurité sanitaire qu’il n’a pas assumé dans les 38 mois passés à Matignon en amont de la crise !

Edouard Philippe a également menti. Sur les tests, autre sujet sensible bien évidemment. Fidèle à sa stratégie de rejeter la responsabilité sur les autres, après l’avoir fait dans un premier temps sur les scientifiques et avant de le faire en fin de discours sur ses adversaires politiques, le premier ministre a justifié la doctrine gouvernementale : Beaucoup tester en phase 1, moins le faire en phase 3. Et pour ce faire, Edouard Philippe n’en est pas à un mensonge près pour mettre d’autres que lui en accusation : « Les temps ont changé, la doctrine de l’OMS aussi ». Sauf que la France est entrée en phase 3 le 14 mars, lâchant alors la politique de tests, quand l’OMS invitait dès février à tester massivement jusqu’à enjoindre dans un cri de d’alarme tous les pays à pratiquer les tests le16 mars : « Testez, testez, testez les gens ! » lançait ainsi son secrétaire général. En l’espèce, Edouard Philippe pratique le révisionnisme pour éviter d’avoir à assumer la politique qu’il a conduite.

Cette politique est justement fondée sur l’incohérence. Comme une vérité révélée, Edouard Philippe a ainsi défini un triptyque « protéger, tester, isoler ». A la bonne heure ! L’Allemagne par exemple a fondé son action sur celui-ci depuis plus de deux mois ! Mais la politique gouvernementale ne s’est pas contentée d’être incohérente en amont, elle l’est encore aujourd’hui. Qu’est-ce qui justifie ainsi que les petits de maternelles et de CP puissent retourner à l’école le 11 mai quand les lycées resteront eux fermés au moins jusqu’au mois de juin ? Le premier ministre pense-t-il que les gestes barrières sont plus facilement exécutés par un enfant de 5 ans que par un pré-adulte de 17 ans ? Ou est-ce plus prosaïquement que les lycéens n’ont pas besoin de « garderie » pour répondre aux injonctions économiques qui pour l’exécutif supplantent les préoccupations sanitaires ? Quant aux masques, ils n’ont pas à être distribués au cas par cas dans les collèges comme l’évoque le premier ministre mais à tous les élèves puisque l’école républicaine est obligatoire, et plus largement ils devraient être distribués gratuitement à toutes la population : il est indécent de faire d’un outil sanitaire nécessaire à tous l’objet d’un commerce pour le bénéfice mercantile de quelques uns ! De même, alors que les congés-maladie pour garde d’enfant se transforment le 1er mai en chômage partiel, le premier ministre n’a pas dit un mot du dispositif à valoir à compter du 11 mai. Or si certains enfants reprendront à cette date le chemin de l’école, ce sera dans des dispositifs qui ne leur permettront d’être en classe qu’à certains moments de la semaine, et donc à la maison le reste du temps. Le même manque de visibilité est également sciemment entretenu concernant le chômage partiel : l’état d’urgence sanitaire s’apprête à être prolongé jusqu’au 23 juillet mais ceux-ci sont uniquement prévus jusqu’au 1er juin. La palme de l’incohérence, en l’occurrence du cynisme, était réservée aux aspects démocratiques : alors que le 29 février, à l’heure de passer en phase 2, Edouard Philippe dégainait le 49-3 sur les retraites, il n’a pas hésite à se poser en chantre du parlementarisme !

Absent partout où il était attendu, l’exécutif est finalement le grand absent de cette crise. Les logiques à l’œuvre en amont prévalent encore pour l’avenir : la responsabilité individuelle est érigée en valeur cardinale là où les règles communes qui permettraient de faire société sont délitées. Laisser aux familles le « choix » de mettre ou non leurs enfants à l’école est indécent. C’est là une liberté qui n’en est pas une pour des parents tiraillés entre la santé de leurs petits et leur activité professionnelle. Edouard Philippe corrompt jusqu’aux mots lorsqu’il caractérise son action par la « vertu », car justement la vertu républicaine est une discipline d’émancipation collective quand la morale est individuelle. Or c’est bien la responsabilité individuelle qui est engagée. Jusqu’à l’absurde c’est-à-dire au dessaisissement assumé par le gouvernement de ses responsabilités : « A partir du 11 mai, le succès ne reposera pas sur la seule autorité de l’Etat mais sur le civisme des Français ». Philippe est un libéral jusqu’au-boutiste, jusqu’à choisir de lui-même de mettre sur ses réseaux sociaux cette phrase en exergue de son son discours. Depuis longtemps, chacun était déjà dans cette logique comptable de sa propre réussite ou de son propre échec en matière économique. Il est désormais aussi, et pour mieux effacer les attributions de l’Etat et les charges de ceux qui le dirigent, comptable de sa santé et de celle de ses concitoyens. Le monde de demain de ceux-là sera pire que celui d’hier.

François Cocq

 

2 commentaires sur “Les parapluies de Matignon

  1. Jean Paul MAÏS dit :

    La défausse est sa seconde nature. Ce doit être un excellent joueur de cartes, de poker-menteur en particulier !

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