De la désobéissance

Que la sécession ait lieu à titre personnel ou que la rupture se glisse jusque dans les rouages institutionnels, la désobéissance s’impose peu à peu à tous. L’idée avance par la nécessité de l’action quand s’écroule l’ordre ancien. Cette rupture du consentement traduit aussi l’arrivée à maturité du processus de perte de légitimité des gouvernants qui couve depuis des années et vis-à-vis duquel la crise sanitaire joue un rôle de catalyseur. Revue de détail.

A l’approche du 11 mai fatidique pour lequel chacun constate à quel point la reprise de l’école répond avant tout à des considérations économiques bien plus que sanitaires, les voix se multiplient pour appeler à la désobéissance : celles d’enseignants bien sûr, qui, dans une considération mutuelle avec les soignants, refusent de servir avec leurs élèves de vecteurs de repropagation de l’épidémie ; celles des chefs d’établissement comme ceux du SPDEN (syndicat des personnels de direction de l’éducation nationale) qui considèrent que toutes les préconisations pour la réouverture des établissements ne pourront pas être réunies ; celles de maires et d’élus qui, en conscience et en responsabilité, refusent d’ouvrir les écoles (par exemple le maire de Courcelles les Gisors qui gardera l’école de sa ville fermée jusqu’au 30 août ou la collectivité de Guyane); celles surtout des parents d’élèves qui sont placés dans un étau par le gouvernement, contraints de choisir entre la santé de leurs enfants et de leur famille et le retour au travail qu’entend leur imposer l’exécutif. Il faut bien noter qu’il n’y a dans ces actes de désobéissance rien de catégoriel mais une conception partagée de ce qu’est l’intérêt commun : la désobéissance n’est pas ici un acte pour soi mais un acte envisagé au bénéfice de tous et qui commence à être assumé comme tel.

La désobéissance civique qui monte s’est appuyée depuis le début de la crise sur des désobéissances nécessaires. D’abord celle des soignants, qui, dès la fin du mois de février, ont bravé leurs autorités hiérarchiques pour alerter sur la vague qui s’apprêtait à déferler sur le pays. Parmi eux tous ceux qui enjoignaient de ne pas tenir le premier tour des municipales. Face à l’incohérence totale du gouvernement qui venait de fermer officiellement les lieux de vie, des citoyens et des élus qui devaient participer aux opérations de vote ont eux en conscience décidé de faire prévaloir l’intérêt général, la santé des citoyens, et de ne pas cautionner la propagation organisée du virus. Ils ont fait le choix en conscience et en raison de ne pas se prêter à la mascarade d’une élection dont chacun savait qu’elle ne pourrait pas aller à son terme. Je fais partie de ceux-là, en ayant acté que je refusais d’ouvrir le bureau de vote que je devais présider et en acceptant les conséquences de ce geste, mais avec les mots d’Albert Einstein en tête : «Ne faites jamais rien contre votre conscience, même si l’Etat vous le demande.» Mais au-delà même de celles et ceux qui se sont avancés le 15 mars, beaucoup ont réalisé dans les jours qui ont suivi de la trahison populaire et démocratique qui consistait à maintenir cette élection. On ne reprendra sans doute plus à deux fois ceux qui ont constaté l’hécatombe parmi les citoyens alors engagés. Car la tenue en ces circonstances de cette élection pour rien a été un point de bascule : les dépositaires du maintien du cadre républicain et de l’exercice démocratique ont menti sciemment et ont mis délibérément la vie des citoyens en danger. Dès lors, l’acceptation coûte que coûte de la parole officielle ou la désobéissance sont apparus comme un effet miroir d’une question de vie ou de mort.

Pareille désobéissance a été au centre des discussions lorsqu’il a été question de la chloroquine. D’un côté le pouvoir et une partie de la classe scientifique qui souhaitait maintenir un cadre d’appréciation rigoureux voire rigide pour savoir si le remède était ou non efficace. De l’autre ceux qui s’affranchissaient de celui-ci. Soit que, comme quelques uns, ils pensaient que c’était là le remède miracle. Soit que, comme le plus grand nombre, ils considéraient que le recours à la chloroquine de manière encadrée ne pouvait être pire que le mal. Du docteur Raoult à Agnès Buzyn, ils ont été nombreux à s’affranchir de consignes gouvernementales qui avaient été érigées (par la même Agnès Buzyn d’ailleurs) en cadre réglementaire. Et ce d’autant plus que, du moins dans un premier temps, l’accès à la chloroquine a semblé réservé à ceux d’en-haut. La désobéissance, le droit à la désobéissance, et même la possibilité concrète d’avoir accès à la désobéissance en étant traité à la chloroquine a traversé l’ensemble de la population. Beaucoup ont envisagé leur propre désobéissance qui leur est alors apparue légitime.

L’idée même de désobéissance a donc infusé l’ensemble de la société au moment où elle se mettait concrètement en œuvre. Elle voguait il est vrai dans l’air depuis un certain temps déjà. Je vous renvoie pour l’envisager à une tribune que je publiais il y a quelques jours dans Marianne et qui évoquait la perte de légitimité généralisée au regard notamment des blocages électoraux ou encore du précédent des Gilets jaunes. La désobéissance était d’ailleurs l’un des éléments constitutifs du mouvement des Gilets jaunes, tant par l’appropriation sociale de l’espace public et des ronds-points que par le refus de se conformer à des itinéraires de manifestations qui visaient à institutionnaliser l’action. L’amplification du droit à désobéir qui se matérialise aujourd’hui avec la crise sanitaire marque donc une étape supplémentaire dans la réappropriation populaire de la décision politique. Celle-ci est encore éparse et désorganisée, mais repose sur une volonté commune : les gens veulent pouvoir décider. L’idée de désobéissance est déjà suffisamment partagée pour qu’on sente bien que de l’acte individuel on glisse petit à petit vers une aspiration collective qui fonde l’appartenance à un même corps politique.

Lorsque les citoyens sont contraints par un ordre injuste, la servitude volontaire ne s’impose que jusqu’à ce que commencent à être brisées les chaînes de l’esclavage démocratique. « Soyez donc résolus à ne plus servir et vous serez libres » disait La Boétie. A défaut d’une sortie apaisée par la prise en compte par les pouvoirs en place de la volonté populaire de retrouver une souveraineté permanente et sans entrave, la flambée désobéissante est un point de passage vers l’intérêt général par la refondation du contrat politique et social.

François Cocq

Un commentaire sur “De la désobéissance

  1. gui40210 dit :

    Bonsoir François,
    C’est en effet un moment particulier qui vient s’ajouter à ceux déjà nombreux et qui jusqu’a présent pouvaient apparaître disparate. Mais qui in-fine et avec le recul s’agrègent et font sens! Individuellement, mais dorénavant le Peuple sent bien qu’on leur ment et qu’il est temps de retrouver nos libertés avec détermination.
    Amitiés, ici dans et maintenant dans les Landes au coeur de la Forêt.

    J'aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s