Discussion

Lenny Benbara, fondateur et responsable du développement du média d’opinion Le Vent se lève, vient de publier sur ce site une contribution importante au débat public. Non seulement il s’essaie à « mettre au jour ce qui se joue dans l’extraordinaire crise devant nous », mais, après avoir dressé le champ des possibles, il échafaude une réponse politique et, contrairement à beaucoup, fait l’effort de donner les axes de sa déclinaison concrète. Je ne saurais donc trop en conseiller la lecture. Parce qu’une telle réflexion est stimulante et nourrissante, je vais me permettre d’y apporter quelques commentaires dont j’espère qu’ils serviront à pousser plus loin la pensée commune.

Un dernier mot avant de me lancer plus avant : ceci n’est pas une note de lecture. Elle ne traite pas de manière exhaustive des différents aspects évoqués dans le texte de Lenny Benbara. Je m’arrête uniquement sur les points sur lesquels je juge utile de confronter mes réflexions aux siennes. Enfin, que Lenny Benbara m’excuse si par commodité d’écriture et de lecture je réduis son nom à LB, ce qui d’ailleurs donne à voir que notre échange n’est en rien personnel mais qu’il est une réflexion croisée pour essayer de saisir au mieux la période.

Ma première remarque concerne le continuum de la crise. Je pense en effet qu’il n’y aura pas de rupture entre la crise sanitaire et la crise socio-économique qui l’accompagne dès à présent et qui est le paysage sur lequel va devoir agir toute politique.  Comme le dit LB, « le confinement n’est pas une parenthèse d’un mois ou deux. La crise en cours n’en est qu’à ses balbutiements ». Je considère dans le même ordre d’idées que « le jour d’après » est un piège tendu par Emmanuel Macron car il construit un imaginaire d’une remise à zéro pour rebâtir sur un terrain stable. Dès lors, la bifurcation n’interviendrait que lorsque la crise prendrait fin, manière habile pour l’exécutif de se mettre à l’abri pour ne pas rendre de comptes et surtout de prolonger l’existant en ayant créé de toutes pièces une butée inexistante.

Dès lors, ce n’est pas tant le paysage de l’après-crise qu’il s’agit d’évaluer mais plutôt celui de la crise d’après. Concernant le volet économique et industriel, je rejoins les analyses posées par LB quant à la divergence qu’il va exister au sein du capital, à ceci près que je pense qu’elle est aussi déterminée par les rapports de force à l’intérieur même du capital : ainsi, quand la PME auraient besoin de relance forte pour ne pas mourir, la transnationales pourrait bien elle profiter des difficultés financières de la PME pour la racheter. La situation peut provoquer une concentration du capital favorable aux plus gros. Bien sûr, tout cela va se jouer en fonction du type d’activité. Mais ne sous-estimons pas ce qui va être présenté par certains comme des opportunités. Dans une note importante datée du 14 avril intitulée L’être et l’avoir et qui donne le La de la symphonie que s’apprêtent à nous jouer les puissances politico-financières, Dominique Strauss-Kahn en appelle à la destruction créatrice : « Les opportunités d’investissement créées par l’effondrement d’une partie de l’appareil de production, comme l’effet sur les prix de mesures de soutien, peuvent relancer le processus de destructions créatrices décrit par Schumpeter ». Bref, dans une logique d’accumulation poussée jusqu’au bout, l’oligarchie se réorganise pour rejouer 80 ans après le match Schumpeter contre Keynes.

Un autre aspect  important de la réflexion de LB concerne l’Union européenne (UE). Sa démonstration selon laquelle « la France a capitulé » est très convaincante. J’y apporte toutefois un complément. Macron vient en effet de capituler. Il l’avait déjà fait il y a quelques mois lorsqu’il avait présenté son plan pour l’UE. De même que Hollande a capitulé en rase campagne en 2012 devant Merkel sur le TSCG. Ou que Sarkozy a capitulé en 2008 sur le Traité de Lisbonne. Entre autres. Le fait d’égrainer les situations pousse à essayer de trouver une explication à ces abandons en série. Si l’on est sérieux, on ne peut pas se contenter de dire que Hollande est un mièvre – il l’est -. J’entends la lecture selon laquelle l’UE est conçue au service de la politique de certains pays, notamment ceux de l’Europe du nord, Allemagne et Pays-Bas en tête. C’était notamment l’objet d’un récent papier de Coralie Delaume dans Marianne pour évaluer la gestion de la crise. LB considère lui que « certains États se comportent comme des petits comptables de province près de leurs sous, Allemagne et Pays-Bas en tête, pendant que d’autres s’enfoncent dans le déclassement ». Je pense que, quand bien même c’est exact, on aurait tort du point de vue la lutte politique, de réduire ce problème à la fois à une question structurelle et à un affrontement entre pays. Car l’imperium technocratique bruxellois est la chose la mieux partagée parmi les élites européennes ! A la fois parmi ceux qui, dans le droit fil de l’ordo-libéralisme, y voient le cadre le plus adapté de la mise en œuvre de leur politique. Au premier rang desquels effectivement l’Allemagne et les Pays-Bas. Mais l’UE est utilisée par tous, au-delà de ces seuls pays, comme un outil contraignant et coercitif qui assure le maintien en place de gouvernements minoritaires à travers toute l’Europe par l’épée de Damoclès qu’elle fait peser. L’UE n’est responsable que dans la mesure où elle trouve dans chaque pays des émissaires coloniaux qui, en servant sa politique, peuvent ainsi détourner le flot populaire et s’arroger le pouvoir.

Ceci étant posé, il est bien évident que le problème de structure de l’UE demeure. Si je peux rejoindre LB sur l’idée que « l’Union européenne n’a pas besoin d’un simulacre de consensus pour préserver les apparences, mais d’un conflit ouvert sur la marche à suivre pour le futur », je crois que même cette voie n’est pas source de garanties. Car LB a raison lorsqu’il considère dans une formule heureuse que « l’UE est devenue un abîme de la post politique ». Mais si on va bout de cette logique, et il nous faut être conscient que Macron et les siens sont prêts à y aller, l’affrontement au sein même du cadre de l’UE ne serait qu’une fuite en avant. C’est l’idée même de souveraineté européenne portée avec constance par Macron depuis le début de son quinquennat et remise en avant à l’occasion de cette crise (je vous renvoie pour une étude dans le détail du projet macroniste de souveraineté européenne à l’ouvrage que j’ai publié sur le sujet : Alerte à la souveraineté européenne ! La chimère de Macron contre la souveraineté populaire ). C’est également la conclusion de l’article précédemment cité de DSK qui est prêt à lâcher du lest (« Il faut rompre l’un ou l’autre des ces deux tabous : l’indépendance de la banque centrale ou l’unanimité des états membres ») pourvu qu’au final ces concessions permettent d’aller plus avant vers une délégation de souveraineté à l’UE dégagée des oripeaux de la décision populaire pour lui permettre de mieux s’insérer dans la pseudo néo-mondialisation. Bref, l’UE porte en elle son propre dépassement pour une fuite en avant qui agréerait tous ceux s’y livrent à peuples perdus. La disparition de l’UE par sa dislocation pour refonder une nouvelle alliance internationaliste fruit de collaborations ciblées est bien la seule destruction-créatrice que j’accepte d’emprunter à Schumpeter.

J’en viens maintenant à ce qui est à mon sens le cœur et la force de l’article de LB : l’analyse stratégique et la contre-offensive. Pour étayer sa proposition, LB revient sur les quatre piliers de l’hégémonie néolibérale (« 1. La mise hors de la délibération politique d’un ensemble toujours plus large de politiques publiques […] 2. La sédimentation d’un bloc historique […] 3. La matérialisation de ce bloc dans une série d’institutions clés […] 4. L’existence d’un sens commun néolibéral […] »)  pour jauger sur lesquels on peut agir. Son diagnostic est que les points 2 et 4 sont les plus susceptibles d’être fragilisés et sont donc des leviers possibles d’action. Je partage ce sentiment pour ce qui est des contradictions qui vont s’intensifier au sein du bloc historique néolibéral. Je l’ai évoqué sur les aspects économiques et d’une manière générale je pense que ce phénomène est en germe depuis quelques années : un nombre croissant d’individus anticipent la dislocation possible de l’actuel sens commun et préfèrent une sortie raisonnée en faisant des concessions au mouvement populaire plutôt qu’une confrontation synonyme de chaos et dont ils ne savent pas ce qu’il peut sortir. La solidité du bloc historique est donc très dépendante de l’anticipation qui sera faite en son sein sur le sens commun dont on voit effectivement qu’il est susceptible de bouger. Mais si LB  a raison de noter que « l’opinion se remodèle en faveur du protectionnisme, contre la mondialisation, pour l’intervention de l’État dans l’économie, etc. », les dépositaires actuels du sens commun peuvent encore lutter contre son effritement en le radicalisant. Telle est très exactement la stratégie développée par Emmanuel Macron et explicitée par Dominique Strauss-Khan, et que j’ai exposée précédemment, qui conduit à changer de référentiel à travers une souveraineté européenne. De la sorte, protectionnisme, état, mondialisation sont rebattus dans un cadre plus large présenté comme plus protecteur car à même de s’insérer dans un fonctionnement monde inchangé.

C’est l’une des raisons pour lesquelles je pense pour ma part que la « mise hors de la délibération politique d’un ensemble toujours plus large de politiques publiques », autrement dit la question démocratique prise au sens de « Qui décide ? », est sans doute l’élément de bascule le plus efficace dans la période. L’effondrement de légitimité, le rejet de consentement, et in fine les blocages électoraux qui signent l’insuffisance de la forme représentative à englober l’ensemble de l’expression démocratique, sont les conséquences directes du dessaisissement nécessaire à la main mise néolibérale (j’ai analysé ce phénomène dans un précédent ouvrage, L’impératif démocratique, de la crise de la représentation aux Gilets jaunes, Editions du Borrego mars 2019). La crise sanitaire et politique renforce cette perte de légitimité et permet d’aller au-delà comme je l’explicitais dans une récente tribune dans Marianne. La volonté de réappropriation populaire de la décision politique entre en confrontation avec la pratique de captation de pans entiers promue par le modèle néolibéral. Le système arrive à son point de blocage comme en témoigne l’entrée, avant même l’actuelle crise, dans l’ère de la « démocratie minoritaire » qui se traduit par le fait que la moitié des gouvernements de l’UE sont minoritaires au sein de leur propre Parlement national ! L’appréciation négative de l’action des gouvernements pendant la crise actuelle, alors que ceux-ci devraient au contraire y trouver une occasion de solidifier leur assise par le besoin de protection, en témoigne pareillement. Le refus de délégation de souveraineté par les peuples exprimé avant la crise se concrétise avec la crise en volonté et besoin de décider. Il y a donc une disponibilité sur ce point qui de fait aurait un effet d’entrainement sur les points 2 et 4 précédemment analysés. Investir ce champ, c’est à la fois traiter la demande de reprise de contrôle populaire de la décision telle qu’évoquée par LB, et dans un même mouvement assurer le besoin de protection existant par la capacité à redéfinir par soi et pour soi une nouvelle hiérarchie des priorités pour refaire société. Bref dessiner cette vision du monde évoquée par LB.

Si ce levier m’apparaît le plus disponible pour être actionné, c’est aussi parce qu’il répond le mieux à la nouvelle coalition sociologique nécessaire pour forger un nouveau bloc hégémonique. LB évoque pour celui-ci l’alliance des classes populaires et classes moyennes, tout en précisant que « cette alliance sera possible uniquement si ce sont les classes populaires qui ont le rôle dirigeant à l’intérieur de ce nouveau bloc historique ». On peut globalement partager cette analyse –c’est mon cas même si les catégories ne sont pas les plus opérantes à l’heure du grand déclassement, mais je comprends le besoin de simplification pour synthétiser le propos-. Mais cela ne dit rien à mon sens sur le mode opératoire pour forger cette alliance, alors même que la crise actuelle est le grand incubateur de ce processus. Je m’explique. Le sens commun actuel repose quasiment tout entier sur un postulat : celui de l’individualisme ou plus exactement de l’atomisation sociale. Au travail, en économie, dans les relations sociales, et pour que tout cela soit valable, dans l’ordre démocratique (je vous renvoie sur ce point aux nombreux ouvrages qui fourmillent sur le sujet. J’ai pour ma part traité ces questions dans deux livres : L’impératif démocratique, précédemment cité, et La laïcité pour 2017 et au-delà, de l’insoumission à l’émancipation). L’objet de ce processus mis en œuvre avec succès par les néolibéraux a été de désagréger l’appartenance de classe au point même de briser les classes en soi pour le dire dans le vocable marxiste. Ne parle-t-on pas, et j’ai moi-même repris ici la formule, de classe moyenne qui on le sait est un terme bien peu rigoureux et encore moins opérant. Toujours est-il que la crise actuelle a provoqué une prise de conscience brutale, foudroyante : celles et ceux qui assurent la continuité de l’activité du pays et notamment de ses fonctions vitales ne sont pas les premiers de cordée, superflus, mais les premiers de corvée, indispensables. L’utilité sociale des individus réhabilités dans leur tâche agit alors comme un ferment agrégateur : l’objectif partagé assuré en solidarité s’éprouve dans l’action et refonde un imaginaire commun : assumer d’être, à tous les niveaux, les dépositaires d’un ordre nouveau. C’est un peu, que l’on me pardonne l’hérésie du propos, comme si par ce biais la classe pour soi précédait la classe en soi disparue pour la refonder. Ce faisant, c’est aussi le sens commun qui bascule à travers la redéfinition de la place des individus en fonction de leur utilité au sein du collectif pour mettre à jour une autre organisation sociale. Les soignants ont été la pointe avancée d’un dispositif qui, des chaînes d’approvisionnement médicales et alimentaires, aux services de nettoyage et aux caissières et caissiers, en passant par les enseignants et ceux qui assuraient la continuité des services publics de première nécessité, s’est réapproprié le fonctionnement de la société pour la sauver. A l’heure du déconfinement et de la réouverture des écoles, ce processus s’élargit à l’ensemble de tous ceux qui, quelle que soit au final leur décision contrainte, sont sommés de choisir entre leur job et la préservation sanitaire des leurs mais aussi de l’ensemble du corps social. Ceux qui redécrouvrent comme le disait décidément Marx que « le domaine de la liberté commence là où s’arrête le travail déterminé par la nécessité ». Ce qui doit donc aujourd’hui être visé, c’est cette agrégation non pas comme une vaine convergence de luttes, mais comme une appartenance commune pour assumer une liberté.

Alors bien sûr la partie est loin d’être gagnée car cette crise est aussi une crise de l’intime. On ne peut pas évacuer le fait que des gens sortent de cette crise avec le sentiment qu’il faut d’abord se concentrer sur des valeurs comme la famille, les amis, et surtout qu’il faut « profiter des plaisirs de la vie » en adoptant un comportement totalement individualiste. Pour y faire face, ce « besoin de vie » va devoir être transformé en force révolutionnaire en resituant la vie et le vivant dans une nouvelle dimension anthropologique qui lie leur continuité au bonheur commun. De même le retour à l’emploi dans une séquence de raréfaction de celui-ci est à même d’exacerber la concurrence entre les individus. C’est pourquoi si le collectif ne donne pas l’impression de pouvoir changer les choses, le retour à soi va être très puissant. C’est donc aussi l’une des tâches immédiates de la guerre de mouvement pour contribuer à la guerre de position.

Le « compromis keynésien écologique et populaire » prôné par LB et décliné dans son article en cinq piliers apparaît bien sûr comme une issue positive. Mais il faut je crois entendre qu’un tel « compromis » n’est paradoxalement acceptable que s’il implique des ruptures et porte en lui une dimension maximaliste bien plus que la recherche d’un creux plus petit dénominateur. La rupture est celle avec l’ordre ancien mais aussi avec ses dépositaires. La demande de comptes est dans tous les esprits après l’incurie des politiques pratiquées ces dix dernières années et qui ont ravagé notre système de santé. Mais elle affecte pareillement la gestion de crise et de pré-crise, tant sur les masques, que les tests, les respirateurs, et d’une manière générale la stratégie sanitaire. Le sentiment se répand que le système ne peut se juger lui-même. Il y a donc une exigence populaire à pouvoir pousser au bout ce processus destituant enclenché depuis plusieurs années mais qui aspire désormais à solder les comptes pour pouvoir laisser libre court au processus constituant qui a déjà commencé à émerger. La deuxième exigence se trouve dans les contenus : il ne faut pas viser une atténuation de pente mais une inversion de courbe dans un processus continu. Tant en termes de souveraineté populaire que de démondialisation, d’état stratège que de résilience écologique, des changements de paradigmes doivent s’opérer. L’heure n’est pas aux aménagements à la marge. Le compromis n’est pas le consensus et un nouveau sens commun n’émerge jamais de mièvreries mais bien d’une visée englobante. Les rapports de force au sein de la société toute entière évoluent et certains vont devoir céder, et même céder beaucoup. Justement, à l’heure de se porter « à l’assaut du ciel » comme nous y invite Lenny Benbara, n’oublions jamais que selon la même source, « une idée devient une force lorsqu’elle s’empare des masses ».

François Cocq

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s