Etouffement

« Je ne peux plus respirer ». Les mots de Georges Floyd sont devenus un symbole aux Etats-Unis d’Amérique, et déjà résonnent par-delà les océans. Leur reprise par le grand nombre répond à coup sûr à une indignation viscérale. Peut-être à une colère sourde qui agrège largement et enjoint de changer le monde tel qu’il est et tel qu’il va. La suite le dira. Mais quoi qu’il en soit l’éruption populaire en ce lieu, en ce moment, et sous cette forme, ne sauraient être vus autrement que comme un signal.

Au commencement, un drame. Un drame qui rallie à sa cause la part d’humanité qui réside en chacun de nous lorsqu’il a sous les yeux l’injustice la plus criante et la plus absurde. Un drame non communautariste mais universel donc. Un drame raciste de plus malheureusement. Et qui conduit donc à s’interroger : Pourquoi celui-ci serait-il plus symbolique qu’un autre ? Entendons-nous bien : l’horreur des vies brisées et les tragédies ne peuvent être comparées, chacune représentant un sommet d’inhumanité. Mais dans un pays où près de 1000 personnes sont tuées par balle chaque année par la police, dont une forte surreprésentation des hommes noirs (en 2017 22% des cas là où les hommes noirs américains représentent 6% de la population), le fait qu’un évènement en particulier prenne les atours d’un déclencheur va au-delà de « la goutte d’eau qui fait déborder le vase ».

La question des discriminations est bien sûr centrale. Et en premier lieu des discriminations ethniques dans un pays qui comporte encore une forte dimension ségrégationniste, plus économique et sociale que morale désormais. Mais justement, cette discrimination sous-tend la question des inégalités et lui donne son vecteur d’élargissement. Lorsque les gens disent « Je ne peux plus respirer », ils le disent et le revendiquent avec ce qu’ils sont : je ne peux plus respirer quand la condition d’être humain est niée à certains, je ne peux plus respirer dans une société qui segmente ses citoyens, je ne peux plus respirer quand les plus précaires ont financièrement le couteau sous la gorge et le genou sur la nuque. Je ne peux plus respirer quand le fait d’être considéré comme une minorité, qu’elle soit ethnique ou sociale, est une exigence de soumission.

L’assignation à minorité n’a rien à voir avec le nombre. Les pauvres sont de moins en moins  minoritaires, aux Etats-Unis d’Amérique comme ailleurs. Et il n’est dès lors pas surprenant que l’irruption populaire intervienne précisément au moment même où, confronté au Covid, le pays subit une explosion du chômage et où la peur viscérale de la grande récession, réalimentée à l’échelle de cette génération par la récente crise des subprimes, refleurit à nouveau : près de 40 millions de chômeurs, un pic hebdomadaire à 6,8 millions de chômeurs supplémentaires début mai. Dans un pays où les individus sont en grande partie livrés à eux-mêmes, la perspective de l’abandon social envahit tout.

Elle se conjugue au fait que les Etats-Unis vivent un moment de déclassement. L’Empire ne se contente plus de vaciller, il subit son propre remplacement dans l’ordre géopolitique avec notamment la prise de pouvoir chinoise manifeste à l’occasion de la crise du Covid. Le mythe américain s’effondre et les premiers dégâts en termes de représentation se constatent dans la tête des américains eux-mêmes qui perdent une part de ce qui les lie en même temps que ce qui les protégeait.

Le drame de Minneapolis est enfin une réaction dans le rapport au politique et à l’ordre autoritaire. La police est largement accusée de ne plus faire que « servir »l’ordre établi et d’avoir abandonné le besoin de « protéger » les gens. La bascule qui s’opère au sein des forces de l’ordre avec le recours à la garde nationale puis désormais à l’armée prolonge cette confusion, le président annonçant une  « présence écrasante des forces de l’ordre » et « l’envoi des milliers et des milliers de soldats lourdement armés, de militaires et d’agents des forces de l’ordre pour arrêter les émeutes, les pillages, le vandalisme, les agressions et la destruction gratuite de biens ». Une fois encore, c’est l’évolution vers un pouvoir électoralement légitime, celui de Trump mais aussi de ses prédécesseurs, mais dont la légitimité populaire est contestée, qui conduit celui-ci à recourir à un usage de la force institutionnelle pour maintenir une autorité qui se brise sur la perte du consentement. Dans un discours qui reprend pour pour point l’argumentation et la sémantique de ceux d’Emmanuel Macron les 10 et 31 décembre 2018 pendant la première phase du mouvement des Gilets jaunes, Donald Trump affirmait le 1er juin : « L’Amérique est fondée sur l’état de droit. C’est le fondement de notre prospérité, de notre liberté et de notre mode de vie. Mais là où il n’y a pas de loi, il n’y a pas de possibilités. Là où il n’y a pas de justice, il n’y a pas de liberté. Là où il n’y a pas de sécurité, il n’y a pas d’avenir. Nous ne devons jamais céder à la colère ou à la haine. Si la méchanceté ou la violence règnent, alors aucun de nous n’est libre ». Le rapport à la violence là-bas comme ici évolue avec le retour de la dimension insurrectionnelle : face à la violence institutionnelle, la violence populaire gagne en légitimité car elle apparaît pour beaucoup comme une nécessité du fait de l’impossibilité d’agir réellement dans les cadres verrouillés. Les réactions à la mort de George Floyd révèlent là-bas l’impasse politique qui gagne comme ici.

Bien sûr, cette conjonction participe du moment d’irruption populaire. Mais il ne faut pas écrire une histoire de la volonté et se contenter du réel : nul ne sait si ce « moment populaire » débordera le cadre des questions raciales et des revendications pour l’égalité des droits. Ce n’est ainsi pas un hasard de  voir la communication des transnationales américaines chercher à cantonner la question sur le terrain des questions raciales pour éviter de se confronter à la question sociale. L’histoire n’est de ce point de vue pas écrite et si l’ampleur et la diversité de l’implication populaire témoignent d’une disponibilité pour élargir la revendication en un processus agrégateur, rien ne dit que celui-ci adviendra.

Ce qui est par contre certain, c’est que cette crise marque une étape supplémentaire dans la propagation et l’approfondissement des mouvements populaires. Jusqu’alors cantonnés souvent aux pays de la périphérie comme on a pu le voir au cours de ces trois dernières années, ils gagnent vers l’hypercentre. D’explosions de surface nécessairement localisées, le système peut désormais craindre l’implosion. L’Union européenne est déjà ébranlée. La situation nord américaine pourrait lui revenir en boomerang. Il faut dire que les artifices électoraux américains rejoignent les blocages électoraux et la démocratie minoritaire déjà à l’œuvre en Europe, et qui eux aussi suscitent une contestation de plus en plus affirmée. D’un côté comme de l’autre de l’Atlantique, nous sommes entrés dans un moment constituant international, une séquence historique où les peuples affirment à la fois leur contestation de l’ordre établi et cherchent une voie pour se refonder. Sous une forme ou sous une autre, le ferment qui existe en France et qui a agi tel un phare depuis le 17 novembre 2018 s’en trouvera renforcé. Ainsi coule l’histoire dans le lit des idées qui la structurent.

François Cocq

 

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