Bayrou pour laisser la France en plan

Il aura fallu le covid pour que l’idée du retour d’un commissariat au Plan s’impose chez ceux qui depuis trente ans ne jurent que par l’auto-régulation du marché et sa prétendue vertu prospective et créatrice. Mais point trop n’en faut : comme souvent avec Macron, l’annonce annihile l’objet. En nommant auprès de lui en tant que Haut-Commissaire au plan le revenant récidiviste et tenant de la souveraineté européenne François Bayrou, Emmanuel Macron efface les raisons qui ont fait de la planification nécessité.

Bien sûr la critique pourrait être facile. On pourrait évoquer ce poste sur-mesure qui permet à François Bayrou de cumuler cette fonction et son mandat de maire de Pau ; on pourrait constater qu’Emmanuel Macron, en appelant à nouveau son éphémère garde des sceaux de 2017, il en est réduit à recycler les déjà recyclés ; on pourrait surtout constater que choisir François Bayrou pour «imaginer la France dans 10, 20, 30 ans» comme l’évoquait Jean Castex dans son discours de politique générale le 15 juillet, c’est s’assurer que l’avenir s’écrira au passé : candidat à l’élection présidentielle en 2002, 2007, 2012, ministre des gouvernements Balladur puis Juppé au siècle dernier, François Bayrou est l’accompagnant de toutes les politiques mises en œuvre depuis lors. Or, et c’est justement là que le fond politique de cette nomination doit nous alerter, celles-ci ont chez lui comme dénominateur commun une soumission permanente à l’Union européenne.

François Bayrou est en effet le chef de file du Mouvement démocrate lequel revendique son fédéralisme européen et prône une intégration à l’échelon continental toujours plus approfondie. Au point que François Bayrou faisait même la proposition d’élire un président de l’Union européenne au suffrage universel, faisant fi de la nature du corps électoral et donc des peuples et des nations qui fondent l’UE.  Récemment, François Bayrou a même été plus loin en ralliant la chimère conceptuelle de Macron qu’est la souveraineté européenne. En mars 2020, dans une lettre aux adhérents de son mouvement, François Bayrou se payait ainsi de mots en évoquant « notre indépendance » avant d’évoquer aussitôt « l’indispensable souveraineté européenne » qui vise au contraire à la défaire.

Voilà donc que le fil rouge du quinquennat de Macron est cette fois tiré à travers cette nomination. Le commissariat au plan est en effet présenté comme « le symbole de la souveraineté économique française ». Or c’est à l’échelle de l’UE que le premier ministre définissait cette souveraineté économique lors de son discours de politique générale : « Dans de nombreux domaines, notre souveraineté économique doit également se construire à l’échelle de l’Europe. » Il reprenait en cela Emmanuel Macron qui clamait il y a presque trois ans : « Le lieu de notre souveraineté aujourd’hui, c’est l’Europe[1]. » François Bayrou, disciple de cette souveraineté européenne, vient donc boucler la boucle, en prenant la direction de la prospective à laquelle on assigne la tâche de penser la souveraineté.

L’indépendance stratégique de la France va donc avec ceux-là passer sous les fourches caudines de la souveraineté européenne qui en est l’antithèse (tout cela est développé dans mon ouvrage Alerte à la souveraineté européenne ! ). Surtout, le concept de souveraineté européenne, outre qu’il vise chez Emmanuel Macron à défaire les souverainetés populaires au profit d’un imperium technocratique bruxellois, se traduit par la volonté de faire émerger des géants industriels européens pour s’inscrire pleinement dans la mondialisation. Il n’y a dès lors aucune réflexion sur ce que nous a dit la crise du Covid – dont est pourtant sensé être issus ce commissariat au plan – qui interroge la nature et la forme des échanges commerciaux. Macron lui poursuit comme avant, avec une mondialisation financiarisée encore et toujours érigée comme ultime horizon et au sein de laquelle il entend dès lors inscrire sa politique en promouvant des « géants européens ». La fusion Alstom-Siemens qui a tourné à l’avantage de ce dernier (après que Macron a au préalable pris soin d’affaiblir Alstom en le dépeçant au profit de l’américain General Electric), le passage sous pavillon italien de STX ou le désastre social Nokia auquel Macron a livré Alcatel-Lucent, sont pourtant là pour rappeler que c’est le projet qui définit viabilité d’un regroupement (comme ce fut par exemple le cas pour Airbus) et non la seule échelle géographique.

Plutôt que d’engager une réflexion sur ce que sont les piliers de la souveraineté (les activités qui assurent les usages transversaux nécessaires, celles qui organisent une protection de la société, celles qui projettent vers l’avenir), le nouvel outil sensé penser la souveraineté du pays est livré à ceux qui ont déjà des idées toutes faites pour la défaire. Par delà les arrière-pensées électoralistes et le copinage, Macron a donc fait le choix de Bayrou pour laisser la France en plan.

François Cocq

[1] Conférence des ambassadeurs, le 29 août 2017

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