Au pays des lapins blancs

C’est la rentrée politique et, comme au Pays des Merveilles de Lewis Carroll, le temps est totalement déréglé. Les lapins blancs s’agitent frénétiquement hors du terrier par peur d’être en retard pour la présidentielle prévue pour dans … 20 mois. A l’heure de la crise sanitaire et de la dévastation économique et sociale, les gesticulations politiciennes pour le trône présidentiel se mêlent aux calculs électoralistes à courte vue.

Plus encore que le temps institutionnel, le temps électoral structure en effet l’espace politique pour ceux qui s’y résignent. Les grandes manœuvres ont donc commencé dans la perspective de 2022. Mais si l’on accepte de participer à une course de petits chevaux, il faut alors auparavant franchir l’obstacle des élections départementales et régionales de 2021. Mais les uns et les autres ont-ils raison de faire de ces élections un point de passage décisif dans la campagne ?

Ce n’est pas la première fois que l’année pré-présidentielle est concernée par des scrutins. Si l’on regarde sur les 40 dernières années, 2016, 2006, 1987 ou encore 1980 n’ont pas connu de scrutin significatif l’année qui a précédé la présidentielle. En 2011, seule une partie des cantons puis le Sénat avaient été renouvelés. En 2001 par contre, s’étaient tenues des cantonales et surtout des municipales qui avaient été l’occasion des prises symboliques de Paris et Lyon par la gauche. Trompe-l’œil qui avait vu l’année suivante Lionel Jospin être écarté dès le 1er tour de la présidentielle. En 1994, outre là encore des cantonales, le scrutin européen actait l’effondrement du PS et la division à droite, prémisses de la présidentielle à venir. Pas d’évidence donc à ce que les départementales et régionales de 2021 pèsent sur le scrutin de l’année suivante. D’autant plus que la conjoncture ne s’y prête guère. Le choc du Covid induit un choc paradigmatique. La Nation réapparaît comme l’échelon le plus pertinent pour reconquérir notre souveraineté et mener les politiques indépendantes les plus conformes aux besoins et à la volonté du peuple. Pas l’échelon local comme en atteste l’explosion de l’abstention constatée lors du second tour des municipales, élection pourtant traditionnellement mobilisatrice. La fuite en avant libérale vers une Europe des régions, à coup de réformes territoriales, mise en concurrence et autres lois à géométrie variable, est apparue comme est un contresens historique peu enclin à mobiliser les citoyens.

Pourtant, partis et organisations persistent à faire de 2021 le premier étage de la fusée présidentielle. Europe-Ecologie, qui a pris le leadership à gauche lors des municipales, entend asseoir à l’occasion de ce double scrutin sa prééminence sur la gauche en bombant le torse : le PS n’a ainsi pas été convié au rendez-vous estival des écologistes à Pantin et Jean-Luc Mélenchon est la cible favorite de Julien Bayou. En étant devant ses concurrents en mars prochain, EELV espère de la sorte se doter d’une candidature qui s’impose à tous lors de la présidentielle, en s’arrogeant le privilège de  trancher le débat de ligne à travers la confrontation Jadot-Piolle. Au PS, on entend dans la foulée des municipales profiter des scrutins de mars prochain pour conserver ses régions et partir en reconquête comme en Île-de-France. Olivier Faure, qui paraît ouvert à une candidature extérieure au parti, espère de la sorte rééquilibrer le rapport de force en vue des législatives quand de paléo ou néo-pachydermes espèrent eux se frayer un chemin pour 2022. Les joutes à venir lors du congrès de la fin de l’année ne dérogeront pas à la tradition des écueils de la vieille maison. Quant à Jean-Luc Mélenchon, s’il a encore réaffirmé lors de son discours de clôture des Amphis de la France insoumise que «l’élection présidentielle est la seule qui compte », il n’en considère pas moins que « la voie est libre en 2021 pour s’entendre » avec EELV mais qu’ « en 2022 le peuple tranchera sur l’orientation générale », risquant pour exacerber les tensions au sein d’EELV un découplage à même de remettre en cause une cohérence stratégique dans l’action.

L’erreur consiste à croire que les élections de 2021 pourraient être un propulseur pour 2022. Elles peuvent d’autant moins jouer ce rôle qu’elles sont appréhendées comme une juxtaposition de scrutins locaux : à EELV pour emporter toutes les têtes de listes, au PS pour en revendiquer le maximum. Quant à LFI, qui a pourtant vu le jour en partie en réponse à l’absence de lisibilité du Front de gauche lors des régionales de décembre 2015, elle se livre, après ses alliances à géométrie variable des municipales, à une danse du ventre avec EELV qui serait source de pareille confusion.

Ce calendrier fait la part belle au retour du régime des partis. Sans surprise, le mistigri de « l’unitéééé » a été ressorti non pour la réaliser, sinon derrière soi, mais pour discréditer les autres. L’unité de la gauche est pourtant un mythe (qu’on songe aux candidatures Marchais, Crépeau, Bouchardeau en 1981, aux candidatures Lajoinie, Waechter, Juquin en 1988, Mélenchon, Joly en 2012) et désormais un enfermement. La gauche toute mouillée plafonne aujourd’hui à 25% dans les dernières enquêtes d’opinion. Sa prétendue unité organique ne solutionnerait donc en rien l’absence de perspective majoritaire. Pire, elle conduit à s’illusionner sur le fait qu’un deuxième tour face à Marine Le Pen serait un gage de victoire assurée.

Alors que la menace d’une seconde vague du Covid se précise, que les plans de licenciements s’apprêtent à pleuvoir sur salariés et PME tandis que d’autres vont en profiter pour mener des restructurations d’entreprises à bons comptes libéraux, les partis institutionnels de gauche ont choisi de se relatéraliser pour préempter leur camp. Pour eux, la refondation-reconstruction nécessaire attendra que passent les échéances électorales locales, leurs simagrées et jeux d’appareils. Pendant ce temps la cohérence aura fini de se disloquer et la confiance dans la politique de s’évaporer. Celles qui, si elles avaient été arrimées depuis 2017, auraient permis de donner des gages aux citoyens, de sortir de la délégation de souveraineté pour restaurer le lien mandant-mandataire, et de franchir l’écueil du traditionnel reflux que subissent toujours sous les assauts du système les forces de transformation sociale dans la dernière ligne droite du scrutin.

L’avenir du pays ne peut pas être soumis au jeu de dupes des partis, aux tambouilles électoralistes et autres scrutins locaux qui, comme on l’a vu au second tour des municipales, éprouvent toujours un peu plus le désintérêt populaire. Quand la démondialisation, l’indépendance stratégique du pays et la reprise en main populaire de la décision publique apparaissent aux yeux du grand nombre comme les enjeux décisifs, l’urgence consiste au contraire à redéfinir collectivement le bien public et les règles de vie dans une société en pleine mutation. Et pour ce faire à rendre aux citoyens une souveraineté permanente et inaliénable qui libère et qui en fasse des acteurs du politique, et non plus des spectateurs captifs du Vaudeville fait des annonces d’octobre, des conventions et congrès de fin d’année, voire même des départementales et régionales de 2021.

Le temps des lapins n’est pas juste déréglé. Il est révolu.

François Cocq

 

2 commentaires sur “Au pays des lapins blancs

  1. […] Au pays des lapins blancs… (francoiscocq.fr) […]

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  2. brunetaud6287 dit :

    Si on avait la solution, François, elle serait une évidence pour toute la gauche et pour l’électorat potentiel. Hors, la gauche ressemble encore aux tribus gauloises avant la conquête romaine. Si on n’est plus des gaulois, il reste ce goût de la chamaille, c’est bien, mais dans le contexte actuel, ça ne mène nulle part. Reste l’espoir d’une remobilisation de la source de la colère pour obliger les leaders politiques à produire de la politique et de l’espoir bien charpenté… Bon, je rêve un peu, mais sait-on jamais …

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