Leçons américaines

L’élection de Joe Biden à la présidence des Etats-Unis d’Amérique ne m’intéresse pas tant au regard de ses conséquences géopolitiques, qui seront limitées, que de ce qu’elle nous enseigne, toutes précautions d’usage prises, sur l’état actuel des sociétés. Ainsi, chacun aura compris qu’à 17 mois de la présidentielle française, la lecture qui sera donnée de cet « évènement » politique à la couverture médiatique disproportionnée de ce côté de l’Atlantique, aura des répercussions sur la campagne française à venir.

Premier enseignement, le fort taux de participation (au regard de ce qu’elle est habituellement) : la participation au scrutin électoral du 3 novembre a atteint un record jamais vu depuis 120 ans. Autour de 160 millions d’Américains ont voté, ce qui représente environ 66% de la population ayant le droit de vote, qui est d’un peu plus de 239 millions. Un bond de 10 points par rapport à 2016. Bien sûr des phénomènes de repolitisation comme le mouvement Black lives matter peuvent expliquer partiellement cela mais à l’inverse la situation sanitaire aurait pu être un frein important à la mobilisation. En tout état de cause, plus l’élection porte en elle un clivage fort de la part du sortant, et c’était indéniablement le cas ici, plus elle appelle à elle la participation. On l’avait vu en France en 2012 où la participation avait été plus importante au sortir du mandat de Sarkozy qui avait joué la confrontation (80%) qu’au sortir du quinquennat Hollande qui s’était contenté d’être médiocre et destructurant et qui faisait l’unanimité contre lui au point de ne pas même pouvoir se représenter (78%). Plus près de nous, les élections européennes ont vu un regain de participation en 2019 (+10) au moment même où le président de la République et ses partisans définissaient une société partagée en deux camps en réponse au mouvement des Gilets jaunes. Alors qu’approche l’élection présidentielle de 2022, on peut être assuré que le sortant Macron porte en lui une dimension profondément clivante au sein de la société. Malgré la faillite du consentement qui se généralise et s’exprime à tous les étages de la société, il ne faut donc pas parier sur une abstention galopante pour 2022.

Deuxième enseignement, lorsque clivage fort et binaire il y a, la structuration de la société en deux blocs conduit à l’affermissement et la radicalisation de ceux-ci. Biden a battu le record du nombre de suffrage. Mais Trump a dans le même temps élargi son socle, passant de 63 à …71 millions de voix ! Deux camps se font face et se regardent désormais en chiens de faïence. L’élection n’a rien résolu et la société apparaît plus que jamais fracturée. Impossible dans ces conditions de dire que politiquement Biden a gagné l’élection. Il l’a simplement emporté électoralement. Cela ne suffit pas en termes de légitimité comme on a pu le constater en France après 2017 où la légitimité institutionnelle du président s’est trouvée contredite par la légitimité populaire qui s’est exprimée contre lui. En 2022, si Macron rejoue l’élection d’un camp contre l’autre, et c’est ce qu’il commence déjà à faire, non seulement il définit un piège dans lequel ceux qui y tomberont seront battus, mais surtout personne entrant dans ce schéma ne sera en mesure de l’emporter politiquement quel que soit le résultat de l’élection. L’heure n’est malheureusement pas aux majorités d’adhésion. Réduits au stade démocratique où nous en sommes, c’est la fabrique du consentement populaire qu’il faut reconstruire et celle-ci se confond avec la refondation-reconstruction du politique y compris dans le champ démocratique.

Troisièmement, les mutations par contre atteignent les partis et structures des principaux intéressés. Ainsi, si Trump a bel et bien été battu dans la course à la présidence, les Républicains ont eux limité la casse au Sénat, et pourraient même en janvier conserver la majorité ce qui leur permettrait de ne pas laisser les mains libres à Biden. Ils ont aussi progressé à la chambre des représentants (+5). Non seulement le parti républicain résiste, mais il a qui plus est changé de nature de par l’imprégnation du trumpisme. En France, non que Macron puisse être mis sur le même plan que Trump, mais sa conduite personnelle du pouvoir et l’impulsion populo-conservatrice et autoritaire qui guide sa politique, modifie en le radicalisant le logiciel non seulement de son mouvement fantoche LREM, mais plus encore de la droite, son coeur de cible électoral.

Enfin, quatrièmement, l’élection américaine donne à voir la rupture plus nette que jamais en termes de critères de désignation entre l’élu – on n’ose plus parler de représentant- et le contenu de sa politique. Biden était le candidat anti-Trump. Comme Trump avait été d’une certaine façon le candidat anti-Clinton. Et plus près de nous Macron le candidat anti-Hollande puis anti Le Pen (la droite s’étant disqualifiée d’elle-même du fait des affaires de son candidat). Les élections qui ont lieu sur ces bases ne résolvent en rien la crise de la légitimité et du consentement. La preuve ce week-end dans les enquêtes d’opinion françaises : la popularité d’Emmanuel Macron remonte au plus haut ( +5 à 34%, sondage You Gov), tandis que le rejet de sa politique s’approfondit (-6 à 45% des sondés font confiance au gouvernement pour aider les entreprises en difficulté, -5 à 35% lui font confiance pour faire face efficacement au coronavirus, Ifop pour le JDD). Il y a donc une dissociation entre l’homme et sa politique qui a même parfois tendance à l’autonomie.

Les élections américaines donnent donc avant tout à voir un blocage démocratique profond. S’il ne peut être question de décalque avec la France, la société française, à l’instar des autres pays européens d’ailleurs, est pareillement confrontée à la fois à une impasse démocratique, à une crise du consentement, de la légitimité, et de la représentativité, et au durcissement de camps qui se font face. Les leçons américaines doivent donc malgré tout nous enseigner et nous inviter à sortir de l’affrontement binaire par le recours à l’esprit critique des citoyens pour une décision sinon totalement de conviction du moins raisonnée et acceptée.

François Cocq

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